Pas de retraite sans emploi

Crédits photo : RIA-Novosti.

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En Russie, l’âge limite pour travailler ne se situe pas autour de 60 ans, mais plutôt autour des 40 ans.

Le problème du recrutement des seniors n’épargne aucun pays européen. Côté occidental, alors que l’Union Européenne s’était engagée, en 2000, à atteindre un taux d’emploi des seniors de 50% en 2010, la plupart des pays, à commencer par la France qui détient le triste record du plus faible taux d’emploi des seniors de l’Union, sont loin de l’objectif. Les raisons sont bien sûr économiques et démographiques. Seule une minorité des Français de plus de 55 ans occupent aujourd’hui un emploi : une situation d’autant plus préoccupante que l’âge de départ à la retraite ne cesse de reculer. Du côté de la Russie, l’âge limite pour travailler ne se situe pas autour de 60 ans, mais plutôt autour des 40 ans. La majorité des emplois, y compris les postes de cadres supérieurs, ne recrutent, en effet, qu’en dessous de la barre des 40 ans. Au-delà de la cinquantaine, trouver un emploi relève quasiment de l’impossible.

 

Mieux vaut être jeune…

 

« Entreprise recrute directeur général, âge maximum 40 ans... Directeur des ventes, âge maximum 35 ans... Chef de service, âge maximum 30 ans...». Dans la base de données du portail de recherche d’emploi Superjob.ru, 54% des offres affichent un âge maximum pour postuler. Selon le chef de projet du site de recrutement Rabota.ru Evguenia Shatilova, dans 75% des cas, le recruteur indique l’âge souhaité du candidat. Et même quand l’âge n’est pas précisé, dans la plupart des cas, le critère est implicitement présent.

 

 

« J’ai trois diplômes supérieurs : pédagogique, juridique et de gestion (pratique du droit administratif). Depuis 2002, je travaillais comme directrice des ressources humaines tout en augmentant mon niveau de qualification », raconte Lioudmila F. « Actuellement à la recherche d’un emploi, j’ai déjà répondu à 34 offres d’emploi. Mais je n’indique pas mon âge. 19 employeurs m’ont contacté. En apprenant que j’ai 55 ans, 14 des recruteurs m’ont ouvertement déclaré qu’ils avaient des restrictions d’âge ».

 

Peu d’offres sont destinées aux 45-50 ans. Et systématiquement, il s’agit de postes sans réelles perspectives d’évolution. « Sur nombres de postes, les employeurs préfèrent engager des jeunes spécialistes », admet le directeur général des ressources humaines de l’entreprise Antal Russia, Mikhaïl Germershausen. « Les principaux problèmes auxquels se heurte l’ancienne génération : une connaissance insuffisante de l’économie moderne, une faible connaissance des langues étrangères, des difficultés à adopter la culture de l’entreprise moderne et à s’adapter à un nouveau style de management. Par exemple, la limite d’âge pour un cadre moyen de la finance se situe entre 35 et 38 ans. On considère que si le candidat a plus de 40 ans et qu’il n’est pas encore directeur financier, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. Soit il n’est pas assez professionnel, soit il manque d’ambition ».

 

La chef de projet du cabinet de recrutement Consort Groupe Olga Rybakova estime que la principale source des problèmes auxquels sont confrontés les spécialistes de 45 ans et plus pour trouver un emploi n’est pas tant un supposé manque de professionnalisme, mais plutôt un manque de maturité de la part des jeunes recruteurs qui ont tout simplement peur des seniors: « Ils ne savent pas comment établir les liens, confondent l’activité professionnelle avec leurs propres conflits familiaux non résolus... C’est pourquoi il leur est plus facile et plus sûr de s’adresser à des personnes plus jeunes ».

 

Ce problème a véritablement explosé pour la première fois dans les années 1990, alors que la moyenne d’âge d’une nouvelle classe émergente d’homme d'affaires avoisinait les 30 ans. Mais à l’époque, on pensait que la moyenne d’âge du personnel évoluerait en même temps que celle de ses propriétaires. Le plafond d’âge a en effet été relevé, mais très légèrement, car les employeurs de 45 ans hésitent à embaucher leurs cadets de 40 ans.

 

La vieille garde

 

Il reste cependant un secteur d’activité où non seulement l’âge ne représente pas un obstacle, mais où être senior peut même constituer un avantage. « L’ancienne génération est souvent dotée de grandes qualités pour accomplir certaines tâches spécifiques », souligne le directeur général adjoint du développement commercial de la société d’investissement Solid, Alexeï Zaïkine. « Par exemple, un candidat de 50 ans postulant à un poste de gestionnaire d’actifs, avec toute sa clientèle ».

 

Avec l’âge et l’expérience, c’est aussi la qualité des médecins qui augmente, des enseignants, des ingénieurs et des emplois qualifiés. Comme le prouvent les statistiques, on préfèrent voir des personnes de 35-50 ans à des postes de directeur général, et des ingénieurs en chef de 35-45 ans. Quand aux femmes d’âge mûr, on leur confie volontiers les tâches ménagères et la garde des enfants : mieux vaut avoir entre 30 et 50 ans.

 

« Souvent, le management des entreprises étrangères (en particulier allemande ou japonaise) est confié à des seniors », indique Mikhaïl Germershausen. « Ainsi, une compagnie internationale a, pour un poste de consultant juridique senior, fixé la limite d’âge minimale à 36 ans. Pourtant, dans les autres sociétés, sur ce même poste, on voit parfois des jeunes de 29 ans. On observe le même phénomène sur des postes de directeur des ventes au sein d’entreprises étrangères ».

 

La directrice des ressources humaines du groupe financier BKS Olga Savosko estime qu’« après 50 ans, il est possible de trouver un bon emploi sous réserve d’une carrière réussie, lorsque vous êtes familier au marché et avez travaillé comme cadre supérieur dans des entreprises de renom. Ou bien lorsque vous êtes expert dans un domaine rare, ou enfin, si vous possédez d’excellentes relations commerciales utiles à l’entreprise. Sinon, les chances de trouver un emploi décent sont minces. A un certain âge, le recrutement s’effectue en général par recommandation ».

 

La restriction des qualifications


C’est bien connu, deux trajectoires mènent à l’évolution de carrière et au confort matériel : la voie managériale, et la voie professionnelle. Pourtant, si l’économie russe connaît bien le fonctionnement de l’ascenseur vertical, la carrière horizontale, en revanche, alors qu’elle devrait représenter 90% des travailleurs, est loin d’être observée dans tous les secteurs. Par exemple, avec l’âge, la valeur d’un médecin ou d’un ingénieur s’accroît en même temps que son expérience, mais difficile d’en dire autant pour les professions commerciales et administratives. Le business d’une grande majorité d’entreprises est conçu de telle façon qu’il n’y a même pas besoin de recruter des professionnels de haut rang. Dans une économie corrompue et en l’absence de concurrence réelle, le propriétaire a juste besoin de personnel dégourdi, et c’est tout. Au final, le plafond d’expérience pour des postes de subordonnés dans les secteurs les plus divers tourne autour des 30-35 ans.

 

Ainsi, comme déjà observé, un salarié de 35 ans qui n’est toujours pas directeur, et s’il n’est pas réfractaire à l’économie actuelle, se ferme automatiquement des portes. Selon le portail Superjob.ru, la courbe des salaires moyens des différents groupes d’âges en 2011 croît au fur et à mesure de l’âge, et atteint un pic aux alentours des 40 ans. Ensuite, les revenus n’augmentent plus, et dans certains secteurs, ils baissent.

 

Il en est de même pour l’Europe occidentale. Trouver un travail à 50 ans est bien plus difficile qu’à 30 ans. Si l’employeur ne souhaite pas engager un senior, il trouvera toujours une raison légale à ce refus. Toutefois, le problème n’y est pas aussi sensible. En Occident, es entreprises ont besoin de cadres expérimentés à tous les niveaux. Dans le cas contraire, aucune législation anti-discriminatoire ne pourra être utile.

 

Si la situation ne change pas, en Russie comme en France, les trentenaires d’aujourd’hui entendront le même refrain dans 10 ou 15 ans : « C’est pour travailler avec une équipe jeune, vous ne nous convenez pas ».

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