L’Ouest est-il endetté envers le « reste » ?

Crédits photo : Reuters/Vostock Photo.

Crédits photo : Reuters/Vostock Photo.

Les réactions officielles de Moscou et de Pékin face au fiasco de la dette de Washington sont le dernier exemple en date de l’incompréhension du « reste » envers l’Ouest et des fondements de la politique et de l’économie.

Le premier ministre russe Vladimir Poutine a déclaré la semaine dernière, lors d’une visite dans un camp d’été organisé par l’État pour la jeunesse : « Ils (les Américains) vivent au-dessus de leurs moyens et ils déplacent leurs problèmes sur le terrain de l’économie mondiale… Ils vivent comme des parasites… suçant le sang de l’économie mondiale ». Ce à quoi il a ajouté que la domination du dollar était une menace pour les marchés financiers mondiaux.  

Après la dégradation de la note souveraine américaine par Standard & Poor’s, de AAA à AA+, le 5 août dernier, l’agence de presse gouvernementale chinoise, Xinhua, a estimé que la dépendance des Etats-Unis à la dette menaçait l’économie mondiale, que Washington devait opérer des coupes dans ses dépenses sociales et de défense, et que si les Etats-Unis ne parvenaient pas à maîtriser leurs dépenses, d’autres baisses de notation plus « dévastatrices » et plus nombreuses suivraient, accompagnées de perturbations financières au niveau mondial. La Chine a réclamé une surveillance internationale sur les questions du dollar américain et suggéré la nécessité d’une nouvelle monnaie de réserve mondiale. 

En un mot, la Russie et la Chine estiment que leurs balances commerciales positives, leurs énormes réserves de change, leur faible dette et leur niveau de croissance élevé les rendent économiquement et moralement supérieures à l’Occident, qui serait incapable de régler ses problèmes structurels en raison de dysfonctionnements massifs de ses systèmes politiques.

Mais les Pères fondateurs américains ont bien inscrit dans leur Constitution la stricte séparation des pouvoirs pour éviter justement la situation qui a cours actuellement en Chine ou en Russie, le gouvernement et la domination d’une seule branche du gouvernement, d’une seule personne ou d’un seul parti.

Les hommes politiques américains sont souvent accusés, à raison, de démagogie, et le système politique américain est partiellement paralysé par de profondes divisions idéologiques, mais là-bas tout comme dans d’autres pays avancés, ils sont élus démocratiquement et travaillent dans un système politique ouvert, qui contraste avec ceux de la Chine et de la Russie. Sans débouchés politiques, les Chinois sont contraints d’exprimer leur insatisfaction lors de nombreuses manifestations et de faire vivre l’opposition en ligne, comme cela a récemment été le cas après l’accident de train près de Wenzhou le 28 juin.

La Chine et la Russie ont effectivement engrangé d’énormes surplus commerciaux, en exportant vers l’Occident et en se calant sur un système commercial mondial développé par l’Occident après 1945. Mais l’addiction occidentale à la dette coupe court à ces deux voies, grâce auxquelles la Chine et la Russie s’en sont très bien tirées jusqu’à maintenant.

La Chine essaie dorénavant de ralentir son économie en surchauffe, pour qu’elle ne puisse pas uniquement servir de locomotive à l’économie mondiale. Quant à la Russie, la chute récente des prix du pétrole rappelle une fois encore la dangereuse dépendance du pays aux exportations d’énergie.

Le 8 août, les valeurs russes ont atteint leur plus bas niveau en huit mois, alors que le pétrole se négociait à la baisse et que les investisseurs cessaient leurs paris à la hausse sur les matières premières, sur fond de doutes sur les perspectives de croissance positive, effaçant les bénéfices enregistrés jusqu’à présent en 2011. L’index RTS est tombé de près de 8%, le MICEX de 5,5%, et la valeur du rouble a chuté plus fortement que les autres monnaies des BRIC.

Mais ceci était entièrement prévisible. La Russie a augmenté ses dépenses, en premier lieu à cause des élections, si bien qu’elle aurait aujourd’hui besoin d’un baril à 115 dollars pour équilibrer son budget. Et maintenant, quelle ironie, elle se plaint également de sa faible notation, au moment où elle a besoin d’augmenter sa dette souveraine.

À court terme, les perspectives de l’économie mondiale semblent maussades, et les craintes d’être replongé dans la récession sont nombreuses.

Cette situation en Occident en a conduit beaucoup, tout particulièrement dans les banques d’investissement et d’affaires, a chercher du côté du « reste » pour la croissance, derrière l’augmentation des standards de vie, l’urbanisation, les immenses besoins en infrastructures. Mais de bien des façons, la position du « reste » est bien pire. En dehors de leurs problèmes actuels, les économies russe et chinoise font toutes les deux face à des problèmes structurels de long terme, que leurs gouvernements auront des difficultés à régler.  

La structure démographique de la Chine assure virtuellement au pays qu’il sera vieux avant de devenir riche, alors que la population russe, malgré une augmentation accidentelle récente, est dans une phase de déclin de long terme. La productivité de la Russie reste faible et le pays aura des difficultés à passer de sa tradition limitée d’inventions à la commercialisation, alors que la modernisation est désormais en route à Skolkovo, la tentative du gouvernement visant à imiter la Silicon Valley.

Le vice-premier ministre russe Igor Chouvalov a admis à la télévision en 2010 que les Russes n’étaient tout simplement pas entrepreneurs. Qui plus est, le pays est gangréné par une corruption massive, y compris au sein de l’éducation, et ses éléments les meilleurs partent en masse.

Le « reste » n’a pas plus de solutions politiques pour régler les énormes déséquilibres commerciaux mondiaux qui sont en partie responsables du désordre actuel. Pékin conserve un yuan indexé sur le dollar qui réduit la capacité de l’Occident à stimuler son économie par les exportations, mais soutient que de toute façon, il s’apprécie par rapport au dollar. 

La Russie, de son côté, n’a pas de contrôle sur deux des plus importants éléments de son économie : les prix mondiaux de l’énergie, ceux du pétrole tout particulièrement, et le coût de son capital, qui reste plus élevé que ce qu’il devrait être si elle avait diversifié son économie et n’était pas largement dépendante du pétrole. Comme en 2009, lorsque la Russie a connu la plus forte baisse de PIB des pays du G20, le 8 août dernier, ses marchés boursiers ont été confrontés à des baisses en pourcentage significativement plus importantes que les échanges en Europe ou aux Etats-Unis. 

La Russie a du mal à remonter la chaine de valeur et à échapper au piège des revenus intermédiaires. Plus encore, beaucoup parmi l’élite russe pensent fermement que les entreprises comme Gazprom sont largement sous-évaluées par rapport à leurs homologues occidentales, en raison d’un travers occidental envers la Russie. Cette théorie du complot les empêche de comprendre, ou d’admettre, que la perception de la Russie tient plus aux règles des hommes qu’à celles du droit, et coûte des millions de dollars et d’euros au pays en capitalisation boursière réduite. 

Mais le gouvernement n’a rien tenté pour faire passer la Russie d’une société à faible confiance en quelque chose qui pourrait approcher le niveau des pays avancés, et cela va probablement entraver le développement de l’économie du pays pendant des décennies.

La Chine a emprunté une bien meilleure voie pour échapper au piège des faibles revenus, mais entre autres problèmes, elle fait face à une énorme dégradation de son environnement et à des pénuries d’eau. 

Par conséquent, alors que l’Ouest est peut-être en grande difficulté, le « reste » se porte bien , mais la mondialisation a prouvé que les problèmes d’un pays ou d’un continent peuvent rapidement devenir « viraux ». 

Ce qu’il faut, ce sont des décisions politiques remarquables et concertées, individuellement par pays, et le courage de prendre et de mettre en œuvre des décisions difficiles, ainsi qu’un leadership mondial. Tout ceci fait défaut à ce jour.

Ian Pryde est le fondateur et le PDG d’Eurasia Strategy & Communications à Moscou.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.