Gardez votre sang-froid !

L’homme qui vit dans l’immeuble d’en face m’a observée quelques mi­nutes repasser mon linge par une chaude journée de juillet, puis il m’a dit : « Vous êtes une héroïne ! Je veux vous épouser ! » . Je l’ai regardé, et nous avons ri tous les deux. De ma fenêtre à la sienne, pas plus de dix mètres. Pas besoin de forcer la voix pour s’entendre, ni de jumelles pour se voir.

Beaucoup de choses à Paris sont dictées par ces proportions tout à fait humaines. Il suffit de lever légèrement la tête pour voir de magnifiques fleurs aux balcons. En rentrant à Moscou, on n’y fait pas attention, tellement on est habitué aux rues larges et aux bâtiments très hauts.

Les Russes de passage à Paris ont besoin de temps pour s’adapter aux proportions.

Un dimanche matin à huit heures, j’ai été arrachée de mon lit par une voix féminine tonitruante. Sur le trottoir d’en face, sous mes fenêtres, une Américaine s’était installée et parlait au téléphone, tellement fort qu’on l’entendait trop bien, elle et son interlocutrice. La conversation durait déjà depuis près d’une heure. En descendant pour mon jogging, je lui ai demandé de baisser le volume parce que j’avais l’impression qu’elles étaient toutes les deux dans mon salon. Elle réplique, impassible : « Quoi ? Sommes-nous dans un monastère, ou à Paris ? »

C’est Paris, tout est permis. Je me suis dit aussi que je vis dans une ville infiniment tolérante qui supporte stoïquement nous tous, les envahisseurs.

« Nous sommes à Paris, certes » , ai-je répondu, « mais moi je viens de Russie et si vous ne baissez pas le volume, je vais remonter et vous vider un seau d’eau sur la tête, comme les héroïnes de vos séries télé. J’espère qu’après vous vous sentirez comme chez vous » . J’ai entendu quelque chose du genre « crazy Russian » , mais elle a ensuite disparu.

Le propriétaire du café, que je connais bien, avait observé toute la scène. Il m’a demandé : « Qu’est ce que tu leur as dit ? » J’ai haussé les épaules. « Je leur ai dit que vous les Français étiez très patients et tolérants, mais que moi, j’étais Russe, avec tout ce que cela impliquait ». Tant pis pour elles.
Natalia Gevorkyan est correspondante à Paris du journal en ligne gazeta.ru.

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