La ruée vers Dior

Crédits photo : Getty Images/Fotobank

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A mesure qu’approchent les soldes d’été, les invitations s’empilent sur la table basse. Je ne fais pas les soldes. Non que, à l’instar de certains de mes concitoyens, je préfère acheter plus cher. Les premières années de ma vie à Paris, j’y allais par intérêt ethnographique.

Depuis la période soviétique, je déteste les queues. Je suis prête à attendre au musée, parce que je sais que le plaisir sera au rendez-vous. Mais faire la queue pour fouiller dans un tas de fringues en oubliant toute éducation, bousculer, essayer en public sans le temps de la réflexion pour ne pas se faire subtiliser la jupe ou le chemisier à la bonne taille... Si je n’avais pas peur de me faire agresser, je tournerais un documentaire sur les soldes. Tous les participants de cette orgie consommatrice ont quelque chose en commun : l’expression. Un masque tendu, qui rend méconnaissables les plus beaux visages. Si un homme veut cesser d’aimer une femme, qu’il l’accompagne aux soldes !

J’ai demandé un jour le sens de cette ruée à une dame très aisée. Elle a réfléchi. Puis elle a menti  : « C’est du sport ! Un jeu, du divertissement » . Non, j’ai vu comment elle s’y prenait. On ne s’amuse pas comme ça. Cette dame était un chasseur de fringues professionnel. Sans humour ni auto-dérision. Hommes et femmes, de droite ou de gauche, riches et pauvres, jeunes et vieux, avec un sérieux quasi animal se livrent au consumérisme, même s’ils le méprisent profondément.
Non, je ne voue pas le shopping aux gémonies. Je suis vaccinée contre ces queues soviétiques interminables et les crêpages de chignon pour une paire de bottes ou un soutif à une époque où le mot shopping n’avait aucun sens. Mais pendant les soldes parisiennes, ces images que je voudrais oublier ressurgissent dans mon esprit. Cette atmosphère, ces expressions du visage, cette lutte inhumaine pour le droit d’avoir l’air civilisé. Là-bas, c’était par manque. Ici, c’est par surabondance. Mais la typologie des comportements est la même.

Natalia Gevorkyan est correspondante à Paris du journal en ligne gazeta.ru.

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