Les tentacules de la corruption freinent l’enquête

Crédits photo : Kommersant

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La commission spéciale du Kremlin, qui enquête sur la mort en prison de l’avocat moscovite Sergueï Magnitsky, progresse difficilement face aux fortes résistances qu’elle rencontre.

La cage en métal de la salle d’audience numéro 14 de la Cour régionale de Tverskoï , utilisée pour les accusés, était vide et sa porte grande ouverte lorsque le tribunal a examiné l’arrestation prononcée contre Ivan Tcherkassov, un cadre supérieur du fonds d’investissement britannique Hermitage Capital. Tcherkassov, qui vit à Londres, a déclaré n’avoir nullement l’intention de se présenter pour faire face à des accusations d’évasion fiscale qu’il dit fausses. Et d’ajouter qu’il était victime d’une revanche du personnel des Services de sécurité russes (FSB). Quelques jours auparavant, une commission indépendante créée par le Président Dmitri Medvedev avait conclu, selon un rapport préliminaire révélé par le journal Vedomosti , que les accusations portées contre l’avocat russe Sergueï Magnitsky avaient été montées de toutes pièces et que des fonctionnaires étaient au moins en partie responsables de la mort de Magnitsky en 2009.

Ce dernier travaillait pour Hermitage Capital lorsque qu’il a mis à jour ce qu’il dénonçait comme une arnaque fiscale de 230 millions de dollars, organisée par un groupe de policiers et d’agents du fisc corrompus. Il a ensuite été accusé de ce même crime. Marié et père de deux enfants, l’avocat de 37 ans est mort après avoir été placé 11 mois durant en détention provisoire. Il est tombé gravement malade du pancréas pendant sa détention. Or, les autorités carcérales ont semble-t-il conditionné son traitement à la signature de faux aveux. Ce qu’il a refusé.

Kirill Kabanov, à la tête du Comité national anti-corruption, travaille sur le rapport de la commission présidentielle. « Plusieurs fonctionnaires ont déclaré ouvertement se moquer de notre enquête», a dit Kabanov. « C’est de l’arrogance brute. Ce ne sont pas des marionnettes, ce sont les marionnettistes. Et le FSB refuse de livrer ses employés. De grosses sommes d’argent sont en jeu » .

Hermitage Capital fut jadis l’un des soutiens les plus enthousiastes du Kremlin. Mais, depuis que son PDG William Browder s’est vu refuser l’entrée en Russie en 2005, il en est devenu un critique acerbe. Hermitage Capital a mené sa propre enquête. Une série de vidéos a été réalisée, montrant les acquisitions luxueuses faites par des fonctionnaires impliqués dans la fraude. La dernière vidéo accuse l’agent du fisc qui a approuvé le remboursement fiscal d’avoir fait virer des millions sur un compte suisse au nom de son mari. La vidéo énumère aussi des achats de propriétés à Dubaï et au Monténégro pour plus de 20 millions de dollars, bien que l’agent en question et son mari n’aient qu’un salaire annuel de 38 000 dollars. Les autorités suisses ont depuis gelé les avoirs du couple.

À la dernière audience, la Cour a tranché en faveur du lieutenant-colonel Oleg Siltchenko, responsable de l’instruction dans l’affaire Magnitsky, et ratifié l’avis d’arrestation de Tcherkassov. « Après la fuite du rapport, des membres des services de sécurité ont commencé à faire pression sur nous , a commenté le conseiller présidentiel Valery Borschev. Ils m’ont appelé en demandant pourquoi on s’attaquait à Siltchenko (...). Nous nous efforçons de punir les coupables et nous n’avons touché qu’à la partie émergée de l’iceberg pour le moment. Des personnalités importantes se cachent derrière les enquêteurs et les agents du fisc. Nous espérons remonter la filière jusqu’à elles ».

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