Beaucoup d’émotion et quelques larmes

Ou comment les anciens combattants célèbrent le 9 mai, Jour de la Victoire.

Photos : Ruslan Sukhushine.

Sacha Oulianov est parti au front à l’âge de 11 ans. Mais il n’est pas parti de son propre gré, c’est la guerre qui l’a appelé. C’était en 1941, lorsque les premiers bombardements allemands ont incendié l’un des derniers quartiers de maisons emen bois de Minsk, où vivaient Sacha et sa grand-mère. Sa grand-mère est restée pour aider à soigner les blessés à l’hôpital de Minsk. Sacha, lui, s’est enfuit dans les bois pour rejoindre les résistants.

Une distance de front

70 ans se sont écoulés depuis. Aujourd’hui, Sacha n’a plus à fuir les nazis, ni à cacher des civils, et pourtant, il est agité, ne tient pas en place. Il vit au 9ème étage d’un appartement délabré, dans un quartier résidentiel moscovite banal. Une situation qui ne semble pas déranger l’oncle Sacha, comme le surnomment affectueusement ses voisins de palier, car aujourd’hui, il s’apprête à retourner à l’école pour raconter son passé, parler de la guerre.

A Moscou, à la veille du 9 mai, Jour de la Victoire, toutes les écoles de la ville invitent les anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale à venir raconter leur propre histoire. Ce jour-là, on dresse un buffet, on organise spectacles et concerts pour faire honneur aux héros de la patrie russe.

Le Conseil des anciens combattants du quartier de Sacha compte aujourd’hui 20 vétérans. Presque tous ont participé aux combats, et parmi eux, on trouve même des anciens combattants récompensés par la médaille des Vétérans du travail. Impatient, Sacha Oulianov se précipite vers l’arrêt de bus, situé à environ deux kilomètres de chez lui. Il semble tout aussi insensible à son âge qu’à la veste lourde qu’il porte sur ses épaules. Au revers gauche, il y arbore fièrement de nombreux ordres, décorations et autres médailles reçues.

Au milieu de la route, un autre vétéran se faufile entre les voitures.

- Je pensais être le premier. J’habite juste en face.

- Les résistants semblent t’avoir devancé, glisse Oncle Sacha avec malice, saluant son compagnon plus âgé.

- Voulez-vous vous asseoir ?, lui demande-t-on en désignant une place libre.

- Nous sommes jeunes, nous pouvons rester debout ! Pensez-vous, à 88 ans !

L’autobus scolaire s’arrête brusquement devant eux, et très rapidement, de nombreux vétérans s’engouffrent et prennent place à bord.

- Il manque Sidorov , crie une ancienne commandante.

- Il arrive, il arrive, répond une voisine.

Un accueil chaleureux

Dans la cour de l’école, les meilleurs élèves attendent en rang les anciens combattants. Après une rencontre furtive, les enseignants les invitent à monter au 3ème étage.

- Et donc, cinq arméniens viennent à ma rencontre, poursuit un des anciens combattant. Ils ont admiré mes médailles, toutes mes étoiles, mais le plus important, c’est qu’ils m’ont félicité. C’est le plus précieux. Et ces petits aussi nous aiment. Même si ce n’est que deux fois par an, le 23 février (ancienne fête de l’Armée rouge, aujourd’hui Journée des Défenseurs de la Patrie), et le 9 mai.

Dans tout le bâtiment, résonnent des chants de guerre à travers les enceintes, et les murs ont été revêtus de guirlandes et de baïonnettes (dessinées, bien sûr). Un des professeurs filme l’évènement. Mais ce n’est pas une école ordinaire.  C’est une école privée, où étudient les enfants des familles riches. Des enfants qui se baladent même avec des gardes du corps.

20 minutes pour se souvenir...

- Vous étiez enfant pendant la guerre ?, demande Svetlana Semionova à une ancienne combattante décorée de la médaille des Vétérans du travail.

- J’appartiens à la génération des enfants nés après la guerre, répond en souriant une femme plutôt jeune. Notre enfance s’est déroulée dans les files, à attendre pour le pain, l’huile pour les lampes... Les collants ? On ne connaissait pas. Acheter ne serait-ce qu’un bout de tissu pour confectionner la robe du bal de fin d’année relevait du miracle.

- Mes chers enfants, vous êtes notre futur !, la voix de Piotr Ilitch, agent de liaison pendant la guerre, tremble d'émotion. Ce fut pour nous un grand honneur de protéger notre patrie. A 19 ans, nous avons appris à commander des troupes. Des soldats qui auraient pu être mon père, poursuit Piotr Ilitch, faisant allusion à la différence d’âge. J’étais leur commandant. Et la victoire, nous l’avons obtenue au prix de notre sueur et de notre sang. Sur le champ de bataille, les combattants sont tombés parce qu’il n’y avait rien pour tirer, pas assez d’armes, de munitions.

- J’ai dû passer à l’attaque plusieurs fois, se souvient un autre vétéran. Une fois, un Allemand a jeté son fusil à terre et s’est mis à crier « Ich bin Gall, Ich bin Gall ! »,  « Je suis français, je suis français ! ». J’ai eu pitié de lui, et je n’ai pas tiré. Qu’il rende des comptes devant les siens ! Durant cette même bataille, j’ai été blessé à la colonne vertébrale.

- Je suis un ancien combattant décoré de la médaille des Vétérans du travail, né en 1933. Je me souviens avoir assisté à un combat aérien. J’ai pensé à faire des études, mais c’est la guerre qui est arrivée, raconte Ivan Petrovitch. Au moment de l’évacuation, j’étais à l’usine, et c’est seulement après la guerre que j’ai étudié. A cette époque, nous ne nous souciions pas du futur, nous suivions les sentiers battus : les camps de vacances, l’école, les jeunesses communistes, et après l’institut, puis le travail. On ne réfléchissait pas à notre quotidien. On réfléchissait à comment développer notre science, comment ne pas se faire dépasser par les Américains. Après l’institut, j’ai été désigné pour travailler à l’usine, sur la construction de moteurs pour vaisseaux spatiaux. Le 12 avril 1961, j’étais à la Bibliothèque d’Etat V.I. Lénine lorsque j’ai entendu que Gagarine était revenu de son voyage dans l’espace. Une telle fierté m’a envahi, de savoir que cet homme avait accompli cet exploit non pas pour les Seychelles ou pour Londres, mais pour notre cher pays. Car la guerre ne s’est pas terminée en 1945, c’est la Guerre froide qui a commencé. Et lorsque Gagarine est allé dans l’espace, le monde entier a su qu’avec nous, ça ne rigolait pas.

Et puis c’est au tour du héros de l’URSS, Georgui Antonovitch Kuznetsov, de prendre la parole. Il récite des vers qu’il connaît par coeur : « Seuls les impôts et la mort sont inéluctables... Et celui qui, en soldat victorieux, trahit ; efface Stalingrad de la carte de Russie. Je souhaite ajouter qu’il existe en France une place, une rue, et une station de métro Stalingrad. Pour qu’ils se souviennent d’où a commencé la libération du fascisme. Mais ce que nous possédons aujourd’hui n’est pas ce pourquoi j’ai combattu. Nous avons combattu pour le socialisme ». 

Les 20 minutes se terminent déjà, et les enseignants nous convient au concert. Une jeune élève a écouté avec émoi les récits des anciens combattants, a bu chacune de leurs paroles. Car dans la famille de Zoya Alexandrovna, il y avait aussi un héros de l’URSS. Un titre qu’il a reçu à l’âge de 20 ans, pour avoir combattu pour son Daghestan natal. Alors aujourd’hui, c’est avec une grande émotion qu’elle a écouté les anciens combattants.

- Durant la guerre, personne ne demandait si on était Tadjik, ou Ouzbek. La tombe était la même pour tous. Maintenant on fait de ces peuples des terroristes. Le Daghestan est un lieu abandonné. Ceux qui ont fait des études quittent la région. Donnez du travail au peuple, donnez des idées aux gens. Il faut unir tous les peuples de notre pays. 

Et finalement la victoire

Dans la salle des fêtes, le spectacle a déjà commencé : un garçon endimanché lit en zozotant le poème A la guerre. Les anciens combattants, assis au premier rang, l’observent avec la plus grande attention. Les numéros se succèdent, et lorsqu’un incident vient perturber le spectacle, les héros de la patrie russe restent tout aussi attentif, et émus. Ils vont même jusqu’à fredonner de temps à autre une chanson du front. Du concert, on glisse naturellement vers le buffet. Les vétérans, un peu fatigués, sont installés autour des grandes tables garnies. Leurs hôtes se retirent. Heureusement, la tradition de boire un petit verre de vodka est toujours d’actualité.

Et tandis que les anciens combattants se retrouvent, la vie dans l’école reprend son cours. Quelques cris, des pas dans le couloir... Et puis soudain, des jeunes filles se mettent à chanter en coeur : « Jour de Victoire ! ». Et les anciens combattants, de reprendre à l’unisson.  

Le temps de rentrer à la maison

La journée touche à sa fin, chacun rentre chez soi. Sacha Oulianov nous invite chez lui.

- Voici mon lieu de travail. L’ancien résistant se faufile jusqu’à l’ordinateur de sa fille.

- Et ce livre, Les fils du régiment, il est sur nous, les enfants-résistants. C’est un Allemand qui l’a écrit. Les Russes aussi ont écrit des livres sur nous, par exemple, l’album Les Aiglons du front biélorusse.

Voilà. C’est son histoire. Et c’est l’histoire de nombreux vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Avant de nous séparer, l’oncle Sacha me confie avec fierté que cette année, il a reçu une invitation officielle pour la parade sur la Place rouge.

- Et le 9 mai au soir, je vais au cinéma Dom Kino, rencontrer des réalisateurs-frontistes. Ils ne sont plus que 2 en Russie. Venez !

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