Familles russes, je vous hais

Photo : Itar-Tass

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En Russie, le nombre de familles sans enfants augmente, tandis que le celui des familles nombreuses chute.

 Maria Ipatov a 25 ans. Malgré son jeune âge, elle a déjà deux fils. Oleg aura bientôt deux ans et Trofim a six mois. Avec son mari, elle envisage actuellement d'en avoir un troisième : « Mon fils aîné était très fragile à la naissance, et les médecins m'ont dit qu'il ne survivrait pas. C'est peut-être à ce moment-là que nous avons compris que nous aurions beaucoup d'enfants. Un enfant, c'est un égoïste, deux, ce sont des rivaux, et trois, c'est une famille », estime Maria.

Selon les statistiques, les familles nombreuses constituent seulement 3% des familles russes, tandis que les familles sans enfants représentent 48%.

Aliona Vorontsov, 29 ans, et son mari Igor ont déjà quatre enfants : l'aîné, Pavlik, a 8 ans, la plus jeune, Nastia, a 2 ans. La famille Vorontsov est arrivée à Krasnogorsk (région de Moscou) de Biélorussie il y a un an. Igor s'étant vu proposer un emploi intéressant, et ils ont décidé de se jeter à l'eau. A Moscou, ils n'ont personne, ni famille, ni amis susceptibles de les aider et de garder leurs enfants de temps en temps. Ils n'ont même pas d'appartement à eux, et ils ne reçoivent presque aucune aide de l'Etat, russe ou biélorusse. Mais ce mode de vie nomade et les difficultés qui vont avec ne les rebutent pas : « Je ne me plains jamais et je ne regrette rien, même s'il y a des moments difficiles, reconnaît Maria. Nous avons fait notre choix et nous savons pour quoi. Enfin, plutôt pour qui ».

Le film soviétique Nous survivrons jusqu'à lundi (1968) comporte une scène culte : l'écolière Nadia Ogarychev raconte en cours de littérature que, selon elle, le bonheur, c'est de devenir mère de quatre enfants. L'audace d'une telle déclaration déclenche l'indignation de l'institutrice, élevée dans le stricte cadre de la morale et de l'idéologie socialistes. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis la sortie du film. Le pays, l'idéologie et les modes de vie changé. Pourtant, beaucoup de mères de familles nombreuses doivent toujours jouer des coudes afin de contrer l'indifférence voire l'hostilité de l'opinion. Observé récemment à l'hôpital, une mère de plusieurs enfants qui tentait d'entrer chez le médecin sans faire la queue – un privilège dont jouissent les familles nombreuses. Les remarques dont elle fut l'objet lui firent regretter son intention : « Elle fait des gosses pour couper les files ».

Moscovite de 30 ans, Anna Koulechov a trois filles: « Dans notre quartier de Tchertanovo, il y a pas mal de familles nombreuses, et nous nous soutenons les unes les autres. Mais dès que je sors de notre cercle, qu'est-ce que j'entends ! On nous dit que nous sommes inconscientes, que nous sommes des flemmardes, que nous enfantons pour ne pas travailler ». Anna est pourtant diplômée ès sociologie, et travaille comme rédactrice scientifique pour le journal Etudes sociologiques. Elle a repris le travail alors que sa plus petite n'avait que 3 mois.

Pour la majorité des mères de familles nombreuses, les difficultés financières et l'incompréhension de la société ne sont pourtant pas les pires des épreuves. L'enfer, c'est quand le mari quitte la famille après la naissance du troisième enfant. Selon Anna Koulechov, la plupart des mamans de trois enfants de son entourage sont des mères célibataires.

Il n'existe pas de données concernant le divorce dans les familles nombreuses, mais les statistiques générales indiquent qu'en Russie, on conclut chaque année un million de mariages, tandis qu'environ 700 000 couples divorcent. Les psychologues et les sociologues tirent depuis longtemps la sonnette d'alarme et parlent de « crise » et même de « disparition » de la famille. Mais le problème ne se résume pas au nombre de divorces. Il y a 20 ou 30 ans, un nombre important (quoique moins élevé) de familles se brisaient, mais on se mariait plus. Désormais, on préfère souvent au mariage officiel le « concubinage », sans engagement superflu, ce qui était impensable à l'époque soviétique. Chez les mères, il est à la mode de « donner naissance pour soi-même » : selon les dernières données, plus de 30% des enfants russes naissent hors mariage.

Dans l'ensemble, on compte 1,59 enfant par famille russe, alors qu'en 1990, on en comptait 1,9. La Russie continue d'occuper les premières places mondiales en termes d'avortements : 60% des grossesses sont volontairement interrompues. Les causes de la baisse de la natalité sont légion. Selon l'institut de sondages VTsIOM (Institut russe de statistiques), près de 31% des habitants de Russie ne veulent pas avoir d'enfants en raison d'une situation matérielle difficile et du manque de soutien aux familles accordé par l'Etat. Autre problème : comment conjuguer une carrière avec la naissance et l'éducation des enfants ? D'après le VTsIOM, une femme de 24 à 35 ans sur cinq n'est pas prête à se marier et à avoir un enfant, préférant se consacrer à sa carrière professionnelle. Si on y ajoute le manque de jardins d'enfants, le coût des nounous, les risques de problèmes de santé et les difficultés financières, ces statistiques n'ont rien d'étonnant.

En outre, la Russie compte actuellement 2 000 partisans du mouvement child free (sans enfant), regroupant des femmes qui déclarent ouvertement n'aimer « qu'elles-mêmes ». Bien qu'ayant toujours existé, ces dernières ne s'étaient jamais regroupées auparavant dans une association officielle, dont le contingent grandit de jour en jour.

L'Etat s'efforce de stimuler la hausse de la natalité, principalement grâce au « capital maternel », un certificat de 365 000 roubles (9 000 euros) délivré à la naissance du second et du troisième enfants. Mais pour le moment, les mesures adoptées ne suffisent pas à surmonter la crise démographique. L'année dernière, le parti au pouvoir a entrepris une démarche totalement désespérée. Les députés de la région de Tcheliabinsk ont proposé de restaurer l'impôt sur les personnes sans enfants qui avaient existé sous l'URSS entre 1941 et 1992. Les hommes sans enfants de 20 à 50 ans et les femmes mariées sans enfants de 20 à 45 auraient dû verser 6% de leur salaire à l'Etat jusqu'à ce qu'ils enfantent ou adoptent un enfant. Des membres de la Douma d'Etat avaient proposé il y a quelques années d'instaurer des « amendes » pour les réfractaires à l'enfantement. Mais de telles initiatives ont suscité un tollé dans l'opinion, et les députés furent obligés de faire marche arrière, en promettant de nouvelles méthodes, plus humaines, afin d'endiguer ce problème. Celles-ci n'ont pas encore vu le jour.

Quand survient le divorce (Rosstat)


40% des divorces ont lieu au cours des quatre premières années de vie commune

28% après 5 à 9 ans de vie commune

22% après 10 à 19 ans

10% après 20 ans

Principales causes de divorce (VTsIOM)


51% : toxicomanie ou alcoolisme de l'un des époux.

41% : impossibilité d'accéder à la propriété

29% : faibles revenus

18% : ingérence de la famille dans les affaires du couple

10% : impossibilité d'avoir des enfants

8% : longue séparation

3% : incarcération

2% : maladie chronique de l'un des époux

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