Cap sur l'Europe, sans visa

Crédits photo : Alamy/Photas

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L'annulation des visas pour les courts séjours constitue un des principaux leitmotivs des relations entre la Russie et l'Union européenne.

Tout d'abord, la question des visas est un sujet plus intelligible, pour le grand public, que les débats de l'OMC, le « troisième paquet énergie », les quotas et autres sujets exposés dans la langue de bois des bureaucrates bruxellois et de leurs homologues russes.


 

Deuxièmement, à la différence des années 1990, une bonne partie des Russes, pour lesquels le rideau de fer n'est plus qu'une notion dans les manuels d’histoire, veulent découvrir le monde, le voir de leurs propres yeux, et sont prêts à y mettre le prix.


Troisièmement, c'est une question de politique intérieure, qui touche donc au prestige national. Contrairement à l'Ukraine, à la Moldavie ou à la Géorgie, par exemple, la Russie n'envisage, par principe, qu'une annulation réciproque des visas, dans une totale « symétrie » avec l'UE.


De nombreux experts russes considèrent la position inflexible de Moscou comme un geste plutôt populiste. Pour les hommes d'affaires, les fonctionnaires d'Etat et les hommes politiques, l'obtention d'un visa Schengen multi-entrées n'est plus un problème aujourd'hui, et les détenteurs de passeports diplomatiques peuvent se rendre en Europe sans visa. L'accord en vigueur sur la simplification du régime des visas permet aux participants d'échanges scientifiques et culturels, aux journalistes, aux membres proches de résidents de l'UE, etc., d'obtenir facilement un visa, y compris à entrées multiples. Côté russe, ce thème est d'actualité pour des millions de touristes qui, chaque année, souhaitent passer leurs vacances à l'étranger.


En UE, pour le grand public, les voyages en Russie ne jouissent pas d'une grande cote, le pays n'étant pas considéré comme une destination idéale de tourisme et de vacances. Le problème concerne donc davantage les businessmen attirés par une Russie, prometteuse pour les affaires. Ces derniers souhaitent bénéficier de la même liberté de déplacement en Russie que celle dont jouissent les détenteurs de visas Schengen en Europe.


Moscou déclare être disposé à annuler les visas « dès aujourd'hui  ». Bruxelles, en revanche,, mais n'est pas prêt à donner une réponse « symétrique ».


L'été dernier, lors du sommet Russie-UE de Rostov-sur-le-Don, le président Dmitri Medvedev a proposé un projet d'accord sur le régime sans visa (VisaWaverAgreement), qui n'a toujours pas reçu de réponse claire.


« Aucun délai n'est fixé. Comme dans tout dialogue, tout dépend des deux parties, de leurs réponses, de leurs efforts », a diplomatiquement résumé le porte-parole de la Commissaire européenne aux Affaires intérieures MicheleCercone.

 

Selon le représentant permanent de la Russie auprès de l'UE, Vladimir Tchijov, les pays de l'UE qui prônent une accélération du processus sont ceux dont l'économie est intéressée par un afflux de touristes russes. D'autres sont prudents, voire tout à fait hostiles à la levée des visas dans un avenir proche.


Vladimir Tchijov indique que le travail est en cours, les diplomates liés à ce processus estimant qu'il progresse lentement. Ce qui est logique, étant donnéle nombre de problèmes techniques qui ne peuvent être réglés du jour au lendemain. Leur résolution prendra encore, au minimum, trois ans. Mais c'est la politique qui joue le rôle clé.


La Russie et l'UE partagent des « « démarches communes » » en matière de visas, mais pas de « feuille de route », dont la nécessité était évoquée l'automne dernier par le président Medvedev. Mais même si cette « « feuille de route » » voit le jour, elle ne comportera pas de dates butoir. Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch à quitté le dernier sommet de Bruxelles avec un tel document. Les critères concrets s'y mêlent à des notions plus floues : démocratisation, suprématie de la loi, absence de corruption…


La levée des visas ne signifie pas la fin du contrôle des passeports. Le document central est le passeport, et la corruption, de l'aveu des diplomates européens, réduit à néant les efforts visant à assurer sa sécurisation technique. Le passeport russe n'est pas moins bien protégé que ses analogues européens. Mais on ne peut être sûr à 100% qu'il a été remis au « bon » détenteur.


Une interview accordée début avril au Service russe d'information par l'ambassadeur belge à Moscou GuyTrouveroy avait provoqué du tumulte. Celui-ci avait déçu ceux qui, en Russie, espéraient une levée rapide des visas. La cause principale de la réticence européenne à l'annulation est le problème du Caucase du nord, a précisé le diplomate. Les Européens craignent un fort afflux de réfugiés depuis ces régions russes sous tension.

 

Le problème ne réside pas uniquement dans le Caucase du Nord : il est aussi lié à l'Abkhazie et à l'Ossétie du Sud. Le passeport russe est en vigueur dans ces territoires, bien que l'UE les considère comme une partie de la Géorgie.


Les touristes russes ne font redouter aucune mauvaise surprise. Mais il existe un grand nombre d' « hôtes  » potentiels qui ne demandent pas de visas, sachant pertinemment qu'ils ne l'obtiendront pas. Cela s’est déjà produit : les tsiganes des pays des Balkans occidentaux ne demandaient plus de visa pour l'UE, mais s'y sont précipités dès que le précieux sésame a cessé d'être nécessaire.


L'ouverture des frontières de Schengen pour les détenteurs de passeports biométriques de Serbie, du Monténégro et de Macédoine (fin 2009) puis de Bosnie et Herzégovine et d’Albanie (fin 2010) s'est répercutée de façon négative sur la Russie.La Russie n'a tout simplement pas eu de chance. Le nombre de « touristes égarés » de ces pays a entamé la patience des Européens etBruxelles n'exclurait pas de faire officiellement marche arrière. Et il ne s'agit là que de petits pays. Crise économique, réduction des budgets auxquels prétendent les demandeurs d'asile… tout cela n'a pas accru la sympathie des Européens envers ces nouveaux arrivants. L'électorat, fatigué, est devenu méfiant, ce que ressentent les autorités.


Des deux voies qui s'offrent à la Russie et à l'UE, celle de la simplification du régime des visas semble avoir plus de perspectives que l'annulation pure et simple de cette formalité.

 

Alexander Mineïev est correspondant de Novaïa Gazeta et expert des relations Russie-UE

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