Dirigeants et écrivains : 
une indifférence mutuelle

Crédits photo : DR

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Ce n’est que durant les 15 dernières années que la situation a qualitativement changé. Je ne devrais même pas essayer de déterminer si cela est meilleur ou moins bon. La vérité est que la littérature (et l’art dans son ensemble) n’est plus perçue par les autorités comme quelque chose qui donne du sens à la vie et qui, par conséquent, est utile pour gouverner un pays.

Nicolas Ier a été le censeur personnel de Pouchkine. Staline a écrit « Pourriture ! » dans la marge des livres d’Andreï Platonov. Tandis que Mikhaïl Gorbatchev comprenait la valeur des mots et a sincèrement flirté avec plusieurs ensorceleurs.

Je ne peux cependant pas envisager de décrire Dmitri Medvedev ou Vladimir Poutine comme des censeurs ni comme des lecteurs attentifs et des partenaires de conversation, disons, de l’écrivain postmoderne ésotérique Viktor Pelevine. Je ne peux pas non plus imaginer Vladimir Poutine en train de lire les ouvrages d’Edouard Limonov, auteur radical et leader du Parti national bolchévique, laissant un « Pourriture ! » dans la marge. Et cela demande un certain pouvoir d’imagination que de les voir se lancer dans un groupe de discussion sur la prose du réalisme psychologique de Vladimir Makanine.

En fait, quand cela me tombe dessus, j’ai du mal à imaginer que l’un d’entre eux puisse être un rat de bibliothèque ; le président semble se contenter de ses gadgets pour occuper son temps libre et le premier ministre, passer le sien sur des skis ou aux commandes d’un avion.
Dans l’ensemble, la vie de l’écrivain n’a probablement jamais été aussi paisible qu’aujourd’hui. Aucune crainte de se faire haranguer, huer ou piétiner. Le risque est plus grand d’être poursuivi pour sédition.

Aujourd’hui, autorités et écrivains existent indépendamment et se croisent rarement, essentiellement lorsqu’il s’agit de respecter les formes . Et quand cela arrive, leurs rencontres sont tout à fait insipides.

Alors, que se passe-t-il si Boris Akounine ou Lioudmila Oulitskaïa soutiennent Mikhaïl Khodorkovski ? Que se passe-t-il si Boris Grebenchikov et Konstantin Kintchev, des stars du rock célèbres qui sont aussi de merveilleux poètes, écrivent une lettre à la veille de la Saint Sylvestre pour demander que Khodorkovski ne soit pas emprisonné de nouveau pour des faits pour lesquels il a déjà payé ? C’est une démocratie que nous avons ici, n’est-ce pas ? Vous voulez écrire ? Je vous en prie. Vous voulez protester ? Soyez sans crainte.

Dans ce type de démocratie, on peut parler de soi-même, de son pays, du futur, des autorités… de tout. Mais cela n’affecte en rien les dirigeants.

Né près de Riazan en 1975, Zakhar Prilepine est écrivain et journaliste.

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