L’œuvre tonitruante de Mantovani fait des vagues

Crédits photo : Elisa Haberer

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La critique n’a pas été tendre envers la création très médiatique, le 28 mars dernier, d’un opéra portant le nom de l’immense poétesse acméiste russe Anna Akhmatova
La vie tragique de la poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966), bâillonnée par le stalinisme, a inspiré au compositeur français Bruno Mantovani un opéra, créé à l’Opéra Bastille.

Ce jeune compositeur (36 ans), très prolixe, en est à sa deuxième création. Sa première, L’Autre côté, abordait déjà la problématique de l’artiste face à l’imposture d’une utopie politique.

Comme le fait remarquer Philippe Venturini, dans Les Échos, « avant d’avoir écouté la moindre note, on entendait les voix grincer ». La production partait avec un handicap, car de nombreuses critiques pleuvaient déjà sur le côté « entre-soi » du directeur de l’Opéra de Paris Nicolas Joël, qui se charge lui-même de la mise en scène, tandis que le livret était confié à son dramaturge Christophe Ghristi, et le rôle-titre d’Akhmatova… à son épouse Janina Baechle.

Amateurs de musique russe, ne cherchez pas d’exotisme dans la partition. Anne Dastakian, dans Marianne souligne qu’on « cherchera vainement la moindre référence musicale aux compositeurs soviétiques contemporains de la poétesse, tels Dmitri Chostakovitch », car comme l’explique le librettiste, « on n’a pas voulu faire couleur locale ».

Ce qui a été fait, force est de le constater, n’a guère plu. Pour George Loomis, célèbre critique du New York Times, la partition déborde « d’éruptions orchestrales » trop fréquentes, et qui par conséquent forment une succession de « dissonances terribles perdant progressivement de leur efficacité ».

Même constat pour Anne Dastakian : « Pour justifier ce déluge sonore, le compositeur invoque le chaos de la seconde guerre mondiale, les horreurs du stalinisme... Mais nombreux étaient ceux, dans la salle, qui auraient aspiré à une musique plus en harmonie avec l’œuvre de la poétesse ». Certains justifient la redondance : « Pour traiter un tel destin, le compositeur n’avait aucune raison de choisir une musique voluptueuse ou séduisante : la tension politique et l’angoisse subséquente étreignent donc les poitrines et serrent les gosiers », défend Venturini, qui trouve que « la prosodie reste très claire, le débit de la parole, parfois proche du parler, très naturel et la voix ne disparaît jamais derrière l’orchestre ». Il est bien le seul. C’est Le Figaro qui se montre le plus dur, sous la plume de Christian Merlin : « De ce musicien toujours en éveil, on attendait une partition foisonnante. On a entendu la même chose pendant deux heures. Des à-plats de cordes pour laisser passer les voix, puis des coups de boutoir des cuivres, une déclamation prenant systématiquement le contre-pied de la prosodie française ».

Quant à l’oreille d’Éric Aeschimann, de Libération, elle « a bien du mal à se frayer un chemin jusqu’aux voix » . Furieux, Renaud Machart, du Monde , estime que « le premier défaut de cette musique est que l’orchestre couvre le plus souvent les voix et qu’on ne peut guère se priver des surtitres pour comprendre ce qui se dit ».

On rappellera au lecteur que toutes ces critiques, sans doute justifiées, tombent après une première mondiale. Tout compositeur digne de ce nom procède à des ajustements après la création. Bruno Mantovani a d’ailleurs confessé en sortant de la première répétition : « Je n’avais pas conscience d’avoir composé un opéra d’une telle dureté ».

Un enregistrement d’Akhmatova sera diffusé sur France Musique le 27 avril.

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