Les technologies de l'information rebondissent

Crédits photo : DR

Crédits photo : DR

L'industrie de l'informatique russe a retrouvé son niveau d'avant la crise grâce à la brusque croissance des ventes d'ordinateurs

 

« Un potentiel extraordinaire ». C'est en ces mots qu'Arnold Schwarzenegger, alors gouverneur, avait décrit l'avenir technologique de la Russie lors de sa visite en octobre, encourageant les investisseurs à participer au parc d'innovations Skolkovo et à puiser dans le capital intellectuel offert.

 

Alors que le projet Skolkovo commence à prendre forme dans la banlieue de Moscou, et pourrait un jour apporter les dividendes de la recherche et du développement à l'économie diversifiée que le président Medvedev appelle de ses vœux , l'actuel marché des technologies de l'information est de son côté en train de retrouver son niveau d'avant-crise.

 

En 2010, la valeur du marché IT russe était estimée à 20 milliards de dollars (14,4 milliards d'euros) selon International Data Corporation, ou IDC, une éminente société internationale d'analyse des technologies de l'information.

 

À titre de comparaison, le marché américain est estimé à 531 milliards de dollars (382 milliards d'euros), alors que le leader des pays BRIC, la Chine, avait un marché évalué à 96 milliards de dollars (69 milliards d'euros) l'année dernière.

 

L'année passée a été « étonnamment bonne » pour l'industrie IT, a déclaré Robert Farish, directeur régional d'IDC, chargé de la Russie et de la CEI, ajoutant que la croissance de 30% observée représentait près de deux fois celle attendue.

 

Le potentiel est justifié par des métriques-clés de l'industrie. Avec une base de 69,1 millions d'ordinateurs personnels installés à la fin de l'année 2010, le pays a atteint un taux de pénétration de 43,6%. Le ministre de la Communication et des médias estime que cet indicateur va croître de 52% d'ici la fin de l'année 2011, et que l'on va passer de 66,4 millions d'utilisateurs réguliers d'Internet l'année dernière à 80,2 millions en 2011.

 

Bien que les ventes de matériel informatique aient retrouvé leur niveau d'avant crise dès la moitié de l'année 2010 et que nombre de projets de taille moyenne aient été commandés et achevés, les grands contrats d'externalisation que l'on attendait, dans lesquels les entreprises se défont de leurs départements IT et permettent à des fournisseurs de services extérieurs de s'occuper de ce domaine, n'ont pas vu le jour.



Cette année, l'industrie attend une croissance continue, tandis que le gouvernement s'apprête à dépenser des sommes importantes pour fournir à tous des services en ligne. Les observateurs ont toujours noté l'existence d'un lien direct entre les dépenses en IT de la Russie et le prix du pétrole. Avec un baril d'or noir flirtant avec les 100 dollars, le marché devrait bien se porter en 2011.

Le soubresaut des élections, qui a pour conséquence de différer les dépenses IT lors de chaque scrutin important, les preneurs de décisions du gouvernement évitant de s’engager trop avant quand un changement de direction potentiel s’annonce, est également pris en considération dans les plans des fournisseurs d'IT, les élections législatives étant programmées pour décembre.

Mais l'ambiance générale est à l'optimisme. « La mobilisation continue des ressources pour Skolkovo et le programme d'innovations du président Medvedev ont vraiment constitué un point fort de l'année 2010 », d'après Ron Lewin, directeur général de TerraLink, une grande entreprise de services informatiques en Russie et au Kazakhstan.

Un projet innovant

Skolkovo tente de se différencier en se concentrant sur la recherche et le développement dans la science et la technologie, et non seulement sur les technologies de l'information. Mais d'aucuns restent sceptiques quant à ce projet.

« 2010 n'a rien changé à ma perception du projet », indique Nikolaï Komlev, directeur général d'APKIT, lobby russe du domaine des IT. « Je le vois toujours comme un projet douteux, ou tout du moins, quelque chose qui a peu à voir avec le développement de l'IT business [...] en Russie. »


D'autres voient en Skolkovo un « projet politique », et refusent de le commenter, soulignant qu'il est préférable de ne pas mélanger politique et affaires en Russie.



Le directeur de Microsoft Russie, Nikolaï Prianichnikov décrit Skolkovo comme un projet de longue haleine, avec « de bonnes perspectives », dont la création pourrait prendre des dizaines d'années.


Mais le projet Skolkovo à lui seul ne pourra pas moderniser l'économie. D'autres centres de ce type devraient être construits à travers le pays, précise M. Prianichnikov.


Almaz Capital a investi 30 millions de dollars (21,6 millions d'euros) pour la construction d'un incubateur d'entreprises dans le domaine du cloud computing, le premier projet à avoir été approuvé. Les entreprises Microsoft, Cisco, Siemens et Nokia ont toutes fait part de leur intention d'être présentes à Skolkovo.



Sans aller jusqu’à ces projets grandioses, le citoyen lambda a pu sentir le pouvoir des technologies de l'information au creux de sa main ou au bout de ses doigts, les ventes de smart phones et d'ordinateurs ayant explosé.



« Le marché des PC et des smart phones ont tous deux connu une croissance de 60% en 2010, en termes d'unités vendues », a fait savoir M. Farish. « Cela a fort à voir avec le changement dans la façon de choisir des consommateurs. »


Les produits offerts ont beaucoup évolué entre 2008 et 2010, et les prix ont sensiblement baissé, pas uniquement en Russie.


« Il existe maintenant des appareils pour un panel potentiel d'acheteurs bien plus large qu'auparavant », d'après lui. Cela fait entrer des primo-consommateurs sur le marché, des étudiants et des familles qui achètent des ordinateurs pour leurs enfants, expliquent les analystes.



Bientôt une distribution onshore


De nombreuses entreprises informatiques étrangères dirigeaient des sociétés offshore jusque récemment, dans lesquelles ils vendaient leurs produits à des branches partenaires russes à l'étranger, les laissant se charger du transport et naviguer dans les eaux troubles de la douane. Au final, les revendeurs ont perdu le contrôle des prix sur le marché car leurs produits passaient entre de nombreuses mains avant d'atteindre le marché local, d'après les analystes.



Pour Chamil Chakirov, président d'I-Teco, l’un des principaux assembleurs, le manque de fiabilité des délais de livraison est un problème-clé dans la relation entre compagnies russes et étrangères.


Les estimations de ventes trop faibles des revendeurs pour 2010 est l’’une des raisons qui a empêché le respect des délais, puisqu’elles ont entraîné une limitation des capacités de production. La fluctuation de la monnaie est un autre facteur de risque pour les partenaires locaux.

Le gouvernement a ostensiblement essayé de faire venir des sociétés IT onshore au cours des dix dernières années, car cela augmenterait les droits de douanes et les recettes fiscales.

Le fait que les compagnies étrangères ignorent la réalité du pays, tout particulièrement la réglementation douanière, est un autre problème, ajoute Anatoli Karatchinski, président d'IBS Group Holding, l'une des plus grandes entreprises du pays.

Cela a commencé à changer en 2006, lorsque la taille du marché IT s’est mise à attirer des compagnies étrangères ; le bon état actuel du marché les aide à vouloir « créer l'égalité des chances pour tous », affirme M. Karatchinski.

Quelques progrès ont été réalisés, avec finalement l'ouverture d’une unité locale de production Hewlette-Packard, ainsi que de son partenaire FoxConn, en avril dernier à Saint-Pétersbourg, et la décision de Microsoft de passer à des contrats en roubles le mois dernier.

« Par le passé, la plupart des vendeurs travaillaient exclusivement avec des grands distributeurs, ils n'avaient pas de stocks en Russie [...] Maintenant, les vendeurs ont plus de marge de manœuvre et sont établis sur le marché, ils travaillent plus souvent directement avec les clients, et sont mieux intégrés dans l'industrie », explique M. Lewin de TerraLink.

Cela confère aux fabricants un rôle bien plus important dans l'industrie locale et dans leur relation avec les consommateurs, ce qui pourrait gêner de nombreuses entreprises de technologies de l'information russes.



Cloud computing, le catalyseur du gouvernement



Les acteurs du marché sont unanimes : l'année 2011 sera l'année du cloud computing, qui permet à de grandes entreprises de faire de leurs technologies de l'information, ou d'une partie d'entre elles, un service, et n'ont pas à se préoccuper du lieu ou de la plateforme sur laquelle le travail sera réalisé.


« Tout devient nuage », confie Owen Kemp, président de Newclouds et ancien vice-président de Hewlett-Packard.

D'après lui, cela présente un potentiel à hauteur de plusieurs milliards de dollars en Russie, et des perspectives dépassant plusieurs billions de dollars autour de la planète. Le cloud computing permettra aux entreprises de réduire leurs dépenses IT de 10 à 30%, ajoute Alexandre Galitski, un capital-risqueur dans le domaine des IT et membre du bureau directeur de Skolkovo.

Le domaine des technologies de l'information étant en train de devenir un service dont la Russie se saisit lentement, ainsi que d'autres pays, le besoin de recourir au cloud computing pour optimiser le commerce va devenir évident, poursuit M. Prianichnikov, de Microsoft.

« Le partage des services IT dans le volume total du marché des IT en Russie est inférieur au niveau moyen dans le monde et se situe largement en-dessous de ceux de l'Europe et des États-Unis. Je pense que l'heure est venue d'y remédier », estime-t-il.

Les services de cloud computing ont mis du temps à être acceptés sur le marché russe.  

« La culture [russe] du tout-faire et tout-gagner par soi-même, qui ne fait pas confiance à ce qui est accessible à tous et que l'on peut héberger quelque part dans un nuage impalpable ou dans un centre de données tiers » pourrait être un obstacle à la croissance des services IT, estime pour sa part M. Kemp, qui souligne que former les gens au cloud computing pourrait accélérer le processus.

Avec l'objectif déclaré d'augmenter la transparence partout, les 2,6 milliards de dollars (1,87 milliards d'euros) d'investissements dans les systèmes de technologies de l'information en 2011, prévus par le gouvernement pour fournir des services administratifs à la population, sont un élément-clé dans la bataille pour l'efficacité et contre la corruption.

Dans le cadre de ce programme intitulé « L'Informatisation de la société », le ministère de la Communication et des Médias réalise des audits et des consultations sur le budget des technologies de l'information de la quasi-totalité des grandes agences fédérales.

Robert Farish voit « de véritables progrès dans l'augmentation de l'efficacité du travail du gouvernement central [...] concernant l'utilisation des technologies de l'information », et dans le début de la mise à disposition de réels services informatiques pour le public.

L'année dernière, 227.000 personnes ont payé leurs contraventions routières en ligne, 177.000 ont créé un compte dans un fond de pension, et 100.000 ont reçu des passeports en ligne, a déclaré le mois dernier le ministre de la Communications et des médias, Igor Chtchegolev, devant le conseil de la Fédération.

Gosuslugi.ru, le portail des services publics, a enregistré cinq millions d'utilisateurs uniques en 2010. « Pour une première année, ce sont de très bons chiffres », s'est félicité M. Chtchegolev.

 « Le gouvernement pourrait surestimer les efforts qu'il a accomplis pour améliorer la vie des citoyens », craint toutefois M. Karatchinski, d'IBS.

Le manque de coordination entre les ministères et les agences gouvernementales existe de même parmi les industries, note-t-il.


« Prenez notre système de sécurité, par exemple. Il semble qu'il existe plusieurs agences responsables de la sécurité ; mais ce que l’on constate, c’est que l'on peut entrer le plus simplement du monde dans un aéroport et tuer 150 personnes », poursuit-il. « C'est la même chose pour les technologies de l'information ».



Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.