L'énergie russe peut-elle combler le déficit créé par les révolutions arabes ?

« Les ressources énergétiques russes sont la garantie de la prospérité européenne », a déclaré le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, à Bruxelles, à l'issue de négociations avec Vladimir Poutine. Le Premier ministre russe a aussitôt réagi en remarquantqu'après une telle déclaration, on pouvait « clore la conférence de presse ». Et cela est vrai, que dire de plus ? Avec le début du tarissement des livraisons de pétrole et de gaz libyens, dû à la révolution, les autorités européennes ont reconnu que leur politique énergétique multivectorielle leur avait joué un mauvais tour.

 

Les pipe-lines en feu

 

Il y a peu encore, quand l'Afrique du nord aujourd'hui insurgée dormait paisiblement, on aurait pu douter de la sincérité des louanges de Bruxelles à Moscou. À la veille de la rencontre entre MM. Poutine et Barroso, Wikileaks a même publié des câbles secrets de diplomates américains, démontrant que le Premier ministre russe et le président de la Commission européenne étaient clairement en froid depuis fort longtemps. Les principales politiques européennes ont suscité d'âpres différends, comme le troisième paquet énergie, qui entrera en vigueur en mars. Il limite les ambitions des fournisseurs d'hydrocarbures qui souhaiteraient investir dans des infrastructure en Europe. Pour Moscou, c'est de la discrimination et une dépossession de facto des biens des compagnies russes. Qui plus est, la veille de la visite de Vladimir Poutine, le parlement européen a voté une résolution sur la Russie, qualifiant d'inquiétante la situation du système judiciaire et d'application de la loi dans le pays.

 

La question s'est même posée de savoir si la visite du Premier ministre russe à Bruxelles devait ou non être maintenue. D'autant plus que sa précédente visite remontait à près de deux ans, ce qui signifie que sans progrès substantiels (sur l'adhésion de la Russie à l'OMC, par exemple), il n'y avait aucune raison d'organiser une rencontre au niveau des gouvernements entre l'Europe et la Russie.

 

Et voilà que Vladimir Poutine s'envole pour Bruxelles, embarquant avec lui 11 ministres à la tête desquels les vice-premiers ministre Igor Chouvalov et Alexeï Koudrine. La partie européenne avait également assorti une équipe haut de gamme, avec 31 fonctionnaires. Pourquoi donc tant d’aparat  ?

 

Dans les couloirs du forum, on affirmait que le sujet principal de la rencontre serait l'élaboration d'une position commune de l'Europe et de la Russie sur les événements dans le Maghreb et le monde arabe. Le fait est que les fournisseurs stratégiques d'hydrocarbures en Europe sont l'Algérie et la Libye. La Libye, actuellement en proie à une guerre civile, livre environ dix milliards de mètres cubes de gaz par an. À titre de comparaison, la Russie en garantit environ 150 milliards. L'Algérie, pour sa part, exporte plus de 50 milliards de mètres cubes en Europe. La situation politique y est plus calme. Mais si l'Algérie venait à s'enflammer, l'Europe serait privée d'une large part du gaz dont elle a besoin. La situation est légèrement meilleure du côté du pétrole, même s'il pourrait également venir à manquer.

 

La question qui importe est donc de savoir si la Russie pourrait compenser les baisses de livraisons d'hydrocarbures à l'Europe. Le ministre russe de l'Énergie Sergueï Chmatko a indiqué à ce sujet que les pays membres de l'OPEC avaient les capacités de compenser les livraisons de pétrole libyen en Europe. « Il n'y aura pas de pénurie d'or noir, le marché étant particulièrement élastique. La situation est moins bonne avec le gaz. Mais nous sommes prêts à compenser le décrochage de la Libye. Nous avons, c'est certain, les moyens d'augmenter les livraisons et l'exportation. »

 

Dans le même bateau

 

Cependant, les experts pensent que de nombreux obstacles sont à prévoir en cas d'augmentation des livraisons d'hydrocarbures russes à l'Europe. Et avant tout, politiques. Pas question d'exulter, mais les faits sont là : l'opiniâtre volonté de l'UE d'éviter de dépendre du cordon ombilical énergétique russe lui a joué un mauvais tour.

 

Dans les capitales européennes, le leader libyen Mouammar Kadhafi est maintenant traité de sangsue, on recherche et on bloque ses comptes bancaires, on menace de sanctions. Durant quelques années, avant la révolution libyenne, l'Europe a pourtant été aux petits soins avec le colonel Kadhafi. On lui a pardonné l'attentat terroriste de Lockerbie, commis par les services spéciaux libyens dans le ciel écossais. On a introduit un régime commercial préférentiel, levé l'embargo sur les ventes d'armes. Et tout ça parce que la Libye est le huitième pays au monde en termes de réserves de pétrole. Ainsi que l'un des rares accessibles pour l'Europe et représentant une alternative aux sources de gaz russe.

 

En Europe, il faut que l'orage gronde pour que l’on admette que tous les Européens sont dans le même bateau. Entre deux coups de tonnerre, ce ne sont que politicailleries. Vladimir Poutine a par exemple rappelé lors de la conférence de presse que l'Ayatollah Khomeini, guide spirituel de la révolution islamique en Iran, avait longtemps vécu à Paris et bénéficié du soutien des autorités françaises en place.

 

Au demeurant, Moscou aussi a flirté autant que faire se peut avec l'Afrique du nord et le Moyen-Orient. En 2009, l'UE a livré pour 344 millions d'euros d'armes à la Libye. La même année, Tripoli a acheté pour 1,5 milliard d'euros d'armes à la Russie. Le bateau ballotte donc tout le monde de la même façon.

 

De nombreux pays tentent aujourd'hui d'étouffer le feu révolutionnaire « en ordre dispersé ». Par exemple, Bruxelles a déclaré à maintes reprises que Catherine Ashton, Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, avait été la première personnalité des pays occidentaux à se rendre en Égypte après la chute d'Hosni Moubarak. Quelles n'ont pas été la surprise et la déconvenue de la Commission européenne en apprenant qu'un autre sujet de sa Majesté l'avait prise de vitesse, le premier ministre britannique David Cameron, qui n'a pas jugé opportun d'en informer ses compatriotes, ni la tête de l'Union européenne. Que dire alors de la coordinations des forces européennes et russes alors que la Russie ne fait même pas partie de l'Europe ?

 

Néanmoins, Moscou et Bruxelles tentent de trouver une façon de coopérer sur la situation au Moyen-Orient. Les deux parties ont signé une déclaration commune sur la situation dans le Maghreb et les pays arabes. Mais en dehors de l'expression de la préoccupation et des rappels affirmant que « la situation dans les pays de la région ne doit pas servir de prétexte pour maintenir les efforts visant à instaurer une paix globale et durable au Moyen-Orient dans l'impasse », la déclaration est bien vide.

 

Vraisemblablement, comme cela était déjà le cas auparavant, chacune des deux parties va agir en fonction de ce qu'elle tient pour le bien commun. L'Occident, très probablement, apportera son soutien financier et humain aux nouveaux régimes. L'Europe a déjà promis au Caire une aide de plus d'un milliard d'euros. Moscou compte sur la diplomatie et sur ses liens anciens avec le monde arabe, et appelle l'Occident à ne pas user du droit d'ingérence « afin de laisser les gens décider eux-mêmes de leur avenir ».

 

Il est peu probable qu'une telle « multivectorialité » des principaux acteurs politiques ne ramène le marché du pétrole à l'équilibre. Il bat de nouveaux records jour après jour, brandissant la menace d'une nouvelle vague de crise au niveau mondial. Un vecteur, même dans le domaine de la sécurité énergétique, doit donc être unique. Il semblerait que l'Europe ait déjà tiré cette leçon des révolutions arabes.

 



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