La Russie rend aux Etats-Unis sa propre histoire du cinéma

Crédits photo : DR

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Les cinéphiles américains redécouvrent des films muets réalisés aux Etats-Unis grâce à un échange de films entre la Bibliothèque Présidentielle Boris Eltsine et la Bibliothèque du Congrès

 Dans le film de 1924 intitulé L’Arabe, un cheikh charismatique courtise une aventurière ingénue qui voyage avec un groupe de touristes infortunés. A la fois récit de voyage et histoire d’amour, le film contient un message implicite. Une partie du voyage mène les personnages dans la résidence d’un missionnaire protestant, dont les mots sont recouverts par l’appel à la prière venant du minaret du village.

Les historiens du cinéma américains n’avaient jamais vu cette bande jusqu'à une date récente. 80% des films muets réalisés pendant l’âge d’argent du cinéma, entre les années 1890 et les années 1930, n’ont pas survécu aux Etats-Unis, ne laissant aux archivistes que quelques morceaux et pièces de rouleau au nitrate pour tenter de capturer et de reconstituer une ère tout entière.

 

Mais certains de ces films ont été correctement conservés en Russie. Le film L'Arabe fait partie des dix films que les Russes ont offerts aux chercheurs américains.  

 

Le professeur Alexandre Verchinine, directeur général de la Bibliothèque présidentielle Boris Eltsine, a fait parvenir des copies digitales de ces films au Dr. James H. Billington et à la Bibliothèque du Congrès fin 2010. Le don comprenait également une version perdue de Carmen chantée par la soprano et actrice américaine Géraldine Farrar.

 

Aujourd’hui, dans une forteresse de béton de 37 000 m² située en Virginie, les historiens s'attèlent au processus complexe de la restauration.

 

« Personne n'a vu ces films depuis 50 ans ou plus. Nous avons laissé notre patrimoine culturel moisir », se lamente M.Loughney, qui dirige le Campus Packard du centre américain pour la conservation audiovisuelle et participe au projet de la Bibliothèque du Congrès pour la préservation des films du XXe siècle. « Le tout premier pas est de récupérer les films. Les restaurer, c’est une autre affaire », précise-t-il. Le complexe, qui comprend un ancien bunker de la Réserve fédérale en cas d’attaque nucléaire, a été construit en 2007. 120 employés sont à pied d’œuvre pour préserver des millions de mètres de film du siècle passé.

 

La première étape dans la préservation de L’Arabe sera de « désassembler le film russe pour essayer de recréer l’original », selon P.Loughney, qui cherche s’il existe des synopsis pour appuyer son travail, tandis que son équipe tente de retraduire le film du russe vers l’anglais. Ce travail sera effectué par un spécialiste familier des films Paramount de l’époque.

 

Les personnages principaux de L’Arabereprennent les stéréotypes habituels des films muets – le Cheikh fringant, la prostituée complice, et l’homme d’affaire repoussant. Pourtant, les prises de vue sont parfois époustouflantes, des paysages de villages nord-africains, des femmes vêtues de l’habit traditionnel musulman arpentant les rues sableuses bordées de bâtiments en pierre. Le film a probablement été tourné à Alger.

 

La Russie possède quelques 194 films muets disparus de longue date pour les historiens de l’art. Environ 1300 films américains ont été distribués en Russie et en Union soviétique entre 1913 et 1941. On ne sait pas clairement comment les dix films rapatriés ont été distribués en Russie, mais ceux-ci ont été doublés en russe. Certaines versions soviétiques possèdent une mise en garde d’introduction indiquant que la moralité des personnages du film est répréhensible.

 

Quand l'Union Soviétique s'est ouverte au monde dans les années 80, les historiens ont commencé à échanger des lettres, et ont découvert que les archives cinématographiques soviétiques recelaient de nombreux films muets de grande valeur disparus depuis longtemps de la culture américaine. Dr. James H. Billington, spécialiste de la Russie et membre de la Bibliothèque du Congrès, a échangé des lettres avec ses homologues russes alors qu’il enseignait le cinéma russe à l’université de Princeton. P. Loughney quant à lui parcourt la Russie ce mois-ci pour offrir des cadeaux de remerciement, principalement des films historiques américains sur la Russie. « Une chose qui intéresse beaucoup les Russes ce sont les images de Noureïev et d’autres artistes émigrés donnant des spectacles aux Etats-Unis ».  

 

Dans une interview accordée au cours d’une visite à Washington l’an passé, le professeur Verchinine a déclaré que son département menait un projet sur les Russes en Amérique pour leur bibliothèque digitale. « Nous espérons en savoir plus sur la façon dont les Russes se sont épanouis en Amérique ». Les deux anciens rivaux conservaient mieux le patrimoine de l’ennemi que le leur. Gageons que de tels échangent deviennent superflus dans le futur !

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