Étrangers et Russes font le point sur l'héritage laissé par Eltsine

Crédits photo : GettyImages/Fotobank

Crédits photo : GettyImages/Fotobank

Le 80e anniversaire de sa naissance donne l'occasion de faire le point sur l'impression qu'a laissé le premier président russe 11 ans après qu'il ait quitté le pouvoir

Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine sont tous deux nés en 1931, et alors que l'on célèbre leur 80e anniversaire, la réflexion s'impose. Les deux hommes ont marqué le cours de l'histoire de la Russie contemporaine, mais leurs différences politiques et personnelles pèsent lourd, à mesure que le temps passe, dans toute discussion concernant leurs legs.

« Son livre Perestroika : Nouvelles pensées pour notre pays et pour le monde est immédiatement devenu un best-seller à travers  la planète et Gorbatchev a acquis une haute estime dans les cercles occidentaux, qui ont cru  en sa capacité à réformer le système soviétique au nom de sa démocratisation », a déclaré Daniel Aarao, professeur à l'Université Fédérale Fluminense de Rio de Janeiro. « Toutefois, il n'a pas été capable de convertir ces grands principes en politiques (en mesures concrètes), et c'est ce qu'a fait Eltsine: il a exigé que Gorbatchev mette en œuvre ces politiques », indique M. Aarao.

Les spécialistes de l'histoire russe sont partagés au sujet de Boris Eltsine, le premier président de la Fédération de Russie, né un mois jour pour jour avant Gorbatchev, le 1er février 1931, et décédé en avril 2007.

« Beaucoup de gens qui ne connaissent pas grand chose à la Russie le voient comme un grand Russe robuste avec des problèmes de boisson », a déclaré Kaj Hober, professeur de droit international à l'Université de Dundee. « Mais c'est l'homme qui a pris la tête de la dissolution de l'Union soviétique, quand il s'est juché en août 1991 sur un char devant le parlement russe, ce qui était une chose très positive », a déclaré Hober, qui était également à cette époque conseiller d'Anatoli Choubaïs, un des architectes de la privatisation.

« Les vues sont partagées ( les points de vue sont partagés)», tempère Neil MacFarlane, professeur de relations internationales au Collège St. Anne de l'Université d'Oxford. « D'un côté, il a mis fin à l'Union soviétique, ce qui est vu par beaucoup d'étrangers, mais pas par tous, comme une bonne chose. De l'autre, le bilan de sa présidence est très mitigé, et le gouvernement a été significativement affaibli sous son pouvoir ».  

Né dans le village de Boutka, non loin de la ville d'Ekaterinbourg, Eltsine acquit rapidement la réputation d'un homme populaire. « Il était à l'écoute des gens et a forgé sa réputation sur cette base », estime M. Aarao. En raison de sa réputation, Gorbatchev l'invita à administrer la ville de Moscou. « Mais Eltsine, dans cette grande expérience que fut Moscou pour lui, commence à questionner (à remettre en question) d'abord la bureaucratie, puis le parti communiste lui-même, en créant une tendance critique envers Gorbatchev au sein-même du système ».

« Je pense qu'une de ses véritables tragédies était l'antagonisme personnel qui l'opposait à Gorbatchev. Il aurait été bien mieux pour l'avenir de l'URSS que les deux n'entretinssent pas une brouille aussi amère, certainement parce que Eltsine tenait Gorbatchev à l'écart », indique Robert Donaldson, professeur de sciences politiques à l'Université de Tulsa.

La popularité d'Eltsine a augmenté à mesure qu'il répondait à la frustration envers les projets que Gorbatchev proposait mais n'était pas en mesure d'accomplir (La popularité d’Eltsine a augmenté à mesure qu’il apportait des réponses à la frustration engendrée par les projets que Gorbatchev proposait mais n’était pas en mesure d’accomplir). « Les gens de l'Union soviétique avaient coutume de dire: 'on ouvre le frigo et on n'y voit pas la perestroïka' parce que les biens commençaient à manquer et que la crise s'aggravait de jour en jour, créant des opportunités pour une alternative audacieuse et ambitieuse, incarnée par Eltsine à cette époque », poursuit M. Aarao.

La gestion désastreuse de l'économie qui a suivie n'était pourtant pas uniquement imputable  ( à Eltsine), selon MacFarlane. L'économie du pays souffrait en raison des faibles prix des ressources énergétiques et d'autres biens. Cependant, Eltsine contribua au problème par son incapacité à contrôler le rapide accaparement des richesses par les oligarques qui achetaient les biens publics à des prix dérisoires puis les commercialisaient aux prix mondiaux comme si c'étaient les leurs. « Il a échoué à juguler l'influence croissante de ces hommes sur le processus politique », a déclaré MacFarlane.

« Il s'est certes engagé en faveur d'un processus politique plus ouvert et un ancrage plus populaire, basé du moins initialement sur le soutien  populaire, mais il est tombé sous l'influence des oligarques et des forces corrompues. Il a perdu son lien avec le peuple », analyse M.  Donaldson.

Pour M. MacFarlane, le legs d'Eltsine continue de jouer un rôle dans le climat politique de la Russie actuelle. «  Le soutien continu et étendu  à Poutine puis Medvedev est à la mesure de la désillusion causée par Eltsine, ainsi  qu’à la pauvreté,  au désordre et à la criminalité qui régnaient sous son pouvoir ».

Evaluer  l’héritage d'Eltsine dans le domaine de la politique étrangère est presque aussi complexe qu'analyser ses politiques intérieures. Selon Cristina Soreanu, professeur de relations internationales à l'Université d'État Paulista de Sao Paulo (Brésil), « Durant l'alignement avec l'ouest qui définit l'administration Eltsine, la Russie devient un pays complètement submergé par l'occident, en perdant même sa sphère d'influence ».

Et pourtant, le legs d'Eltsine comprend aussi des éléments positifs. Pendant les élections de 1996, malgré le risque de victoire du communiste Guennadi Ziouganov, Eltsine n'hésite pas à se lancer dans le processus électoral. « Pas uniquement en essayant de créer un nouveau pays sur les ruines de l'URSS, mais en s'assurant que  les élections continuaient à être utilisées comme moyen de mettre en place un leader, ce qui est une de ses grandes contributions », a indiqué M. Donaldson.

« Eltsine était au fond un démocrate, estime M. Hober. Bien qu'il ait grandi, ait été élevé et ait fait sa carrière dans un système complètement autocratique, il avait le cœur au bon endroit pour introduire la démocratie en Russie. Il voulait sincèrement mettre en place l'économie de marché en Russie et améliorer la situation de son pays ».

« Je pense qu'Eltsine, comme Gorbatchev, sera remémoré (commémoré) plus affectueusement à mesure que le temps passe. Nous sommes encore trop près des années 1990 », des temps très  agités pour la Russie, a conclu M. Donaldson.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.