Des pierres et des hommes

Quelque part au pied des mythiques Monts Ryphée qui rappellent fort l’Oural dont est originaire l’auteure, Krilov, le héros de 2017, est tailleur de pierres. Il est partagé entre ses deux amours : son ex-femme, Tamara, récemment enrichie dans le business des pompes funèbres new style et Tania, une créature d’au-delà du miroir, avec laquelle il vit une étrange histoire d’amour née d’une rencontre fortuite et d’une attirance fulgurante. Liaison fragile :  ils ne savent rien l’un de l’autre, juste deux prénoms d’emprunt. Ils ne se fixent jamais plus d’un rendez-vous à l’avance, dans des lieux improbables, au risque de se perdre au premier rendez-vous manqué.

Un mystérieux espion surveille leurs rencontres et l’on comprend plus tard que Krilov est au centre d’une autre intrigue, liée à l’extraction de pierres précieuses.

Fasciné «depuis l’aube de sa conscience » par la transparence découverte dans les pierres données par sa terre, Krylov est comme étranger à lui -même et au monde réel jusqu'à se sentir lui-même transparent. Il y a par le biais des pierres précieuses une symbiose entre la nature, admirablement décrite, et les Riphéens qui «  savent que les veines des gisements minéraux sont les racines de leur conscience. » On apprendra plus tard que cette nature brute, sauvage, est irrémédiablement polluée par la cupidité des nouveaux Riphéens.

Nous sommes en 2017 et le pays se prépare à fêter le centième anniversaire de la révolution d’octobre. La population s’engage dans une mascarade sanglante exempte d’idées politiques et de sens. La stupidité est prompte à nourrir les répétitions de l’Histoire et Rouges et Blancs s’entretuent. Le roman prend une dimension épique, tant au niveau des combats sanglants que de la quête des pierres précieuses dans les Monts Ryphée, où veillent les esprits de la mythologie ryphéenne : la Maîtresse de la montagne et le Grand Python. Le monde des esprits de la montagne est un monde païen, fantastique qui s’oppose au monde réel : « la mentalité d’un Riphéen digne de ce nom se doit d’être fantastique », au - dessus des lois des hommes qui ont construit un monde absurde, au - dessus de celles d’un Dieu absent.

L’auteure dénonce la Russie nouvelle, ses injustices, ses profiteurs, ses shows télévisés, ses enjeux financiers, le renouveau religieux et folklorique, la vacuité et la facticité du monde réel qu’elle se refuse à livrer comme tel. Elle s’en explique :  « le réalisme en tant que genre artistique ou, plus largement, en tant que mode de pensée est le propre de personnes superficielles : dilettantes, bien intentionnées qui considèrent le recours à des formes toutes prêtes... comme une preuve de patriotisme. »


Dans 2017 rien n’est convenu. L’action se déroule en 2017, mais on n’est pas pour autant dans un roman d’anticipation, ni dans un thriller, ni dans un roman d’amour. Olga Slavnikova déjoue en permanence les attentes du lecteur et les règles de la narration. Elle renoue avec la grande tradition du roman russe. Par l’ampleur de l’ouvrage – pas moins de 500 pages – , la place accordée à la nature, la structure polyphonique, le tragique et l’aptitude à en rire. Saluons le travail de la traductrice, Christine Zeytounian – Beloüs qui a su rendre admirablement cette prose précieuse et foisonnante !

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