Opinion : le Mistral doit être adapté pour la Russie

Crédits photo : Kommersant

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L'auteur pointe du doigt une longue série de questions qui restent en suspens concernant la capacité du Mistral à satisfaire les besoins de la flotte russe

  Le budget russe de 2011 a déjà alloué 720 et 650 millions d’euros pour chacun des porte-hélicoptères. En outre, ils seront construits, en grande partie, sur les chantiers navals de STX-France, à Saint-Nazaire, et basés ensuite, à en croire le ministre de la Défense Serdioukov, dans la flotte du Pacifique. Il faudra pour cela renforcer la coque du navire à l’aide de feuilles d’acier supplémentaires, car il gèle souvent dans ces régions de l’océan alors que le Mistral est conçu pour naviguer dans les mers chaudes méridionales. En plus, il faudra moderniser le pont du porte-hélicoptères, le surélever d’au moins un mètre par rapport au hangar.

C’est que les marins russes comptent utiliser des hélicoptères russes « Kamov » et « Mil », qui dépassent d’un mètre les « totons » pour lesquels le navire de débarquement français est originellement prévu. Par conséquent, il va falloir renforcer et remonter le pont d’atterrissage, en agrandissant le volume des hangars. Il va falloir également renforcer l’équipement d’artillerie du navire. Les marins russes raillent un armement trop faible : deux appareillages de lancement pour les missiles anti-aériens à courte portée, deux canons de 30 millimètres contre les attaques aériennes également, et quatre mitrailleuses gros calibre. Du coup, l’escorte doit être elle aussi fortifiée, mais notre flotte n’en a pas les moyens actuellement, ce qui ne règle pas le problème. En ce moment, la compagnie russe Rossoboronexport est en pourparlers avec la DCNS française pour évaluer le coût de ces diverses opérations. Aucun contrat d’achat ne sera conclu avant la clarification des ces détails.  

Sans être essentiels, d’autres problèmes demeurent.  Par exemple, la dotation électronique et  la partie commande du navire. Le chef de l’état-major des forces russes, le général des armées Nikolaï Makarov, considère que le Mistral doit nous être livré avec toute la partie commande installée dessus, sauf les codes de liaison avec les centres de commandement de l’OTAN, qui sont un grand secret de l’Alliance, comme le savent les spécialistes. Mais on ne sait pas de quel œil Bruxelles verra le transfert de ces systèmes. Bien que le Premier ministre François Fillon, lors de sa visite à Moscou, ait assuré que cette question n’en était plus une, le directeur de l’entreprise de construction navale DCNS, Pierre Legros, a remarqué que le Mistral sera légèrement modifié pour la Russie, sans préciser en quoi.

C’est cette discrétion précisément qui laisse planer le doute : les Français sont-ils prêts à nous livrer tout l’emplissage électronique du navire, y compris le Système d'information pour le commandement des forces (SICF), les systèmes de liaison et de navigation, de conduite des armes et de toute la machinerie ? Il n’est pas exclu que la signature du contrat traine en longueur parce que ces questions n’ont toujours pas été tranchées.

En conclusion, rappelons que les spécialistes russes ne sont pas unanimes quant à l’utilité du Mistral pour la Russie. Les missions d’expédition pour lesquelles il est conçu ne sont pas prévues par la doctrine militaire russe pour notre marine, insistent les opposants. Nous ne comptons pas non plus débarquer de troupes sur les côtes étrangères, surtout en Extrême-Orient. Bien sûr, nous pouvons vraiment bénéficier des technologies et des pratiques de construction de navires de débarquement que nous avons perdues ces dernières années. Mais à ce prix-là, est-ce bien raisonnable ? Les défenseurs de l’achat arguent qu’il s’agit d’un investissement sur le long terme, pour 10-15ans. Il peut se passer énormément de choses pendant ce temps. Par exemple, la doctrine militaire peut changer. Et puis il faut bien combattre les pirates. Le Mistral sera parfait dans cet emploi.

De toute façon, pour savoir qui a raison, il faut commencer par posséder le Mistral. Et pas un ou deux exemplaires, mais au moins un navire par flotte, assorti d’une escorte. C’est  l’utilisation pratique qui deviendra le critère de vérité.

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