Lioudmila Oulitskaïa ou le chaînon manquant

Créé en 2008 à l’occasion du centième anniversaire de l’auteure du Deuxième sexe, le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté de la femme, a été remis le 10 janvier Ludmila Oulitskaïa. Il récompense « l’œuvre et l’action exceptionnelles de femmes et d’hommes qui, dans l’esprit de Simone de Beauvoir, contribuent à promouvoir la liberté des femmes dans le monde ».

La lauréate 2011, Ludmila Oulitskaïa est en effet de plus en plus présente sur le plan civique : on la retrouve dans bon nombre de pétitions, elle apporte son soutien à divers mouvement de protestation, elle publie une collection de livres pour enfants destinés à promouvoir des valeurs démocratiques. Tout récemment elle assistait au procès de l’oligarque Mikhail Khodorovsky dont la correspondance avec Boris Akounine, Boris Strougatsky et Ludmila Oulitskaïa vient de paraître en Russie.

Que signifie ce prix Simone de Beauvoir pour vous ?

 

Les prix littéraires ont toujours cela de bon qu’ils permettent de rapprocher l’auteur de ses lecteurs. Simone de Beauvoir a su capter quelque chose qu’elle a fait intervenir dans l’évolution sociale, les choses ont considérablement changé, on a pu assister à une féminisation de la société, notamment en Russie où par exemple la majorité des personnes qui ont une éducation supérieure sont des femmes ... Mais je ne suis pas féministe, j’ai une autre religion.

 

Que pensez-vous de la réception de vos œuvres par le public français, et parmi les auteurs français contemporains quels sont ceux qui retiennent votre attention ?  

 

Le public français est remarquable, ici on lit beaucoup. Pour moi, la France est le pays le plus cultivé d’Europe, même si comme partout le niveau culturel baisse...

Quant à la littérature contemporaine, à vrai dire, je n’y suis pas très sensible…

 

Vous venez de publier en Russie votre correspondance avec Mikhaïl Khodorkovski…

 

S’il y a conflit entre l’état et l’individu je prends toujours, systématiquement le parti de l’individu...  En ce qui concerne Khodorovsky, il s’agissait juste de lui redonner la possibilité de s’exprimer et d’être entendu... J’avais beaucoup entendu parler de lui dans les endroits les plus reculés de Russie où il avait pris en charge le financement d’hôpitaux, d’établissements scolaires, ce qui aurait dû être fait par l’état...

Tout nous opposait, il était membre du Komsomol, il soutenait le parti communiste, lors du démantèlement il a fait fortune en recevant une part du gâteau... C’est en lui posant directement ces questions que j’ai commencé notre correspondance. Il m’a dit que sa motivation était que son pays soit fort et prospère...C’est un homme d’affaires hors pair, il est brillant et je constate qu’à un moment le fait d’aider les autres lui a apporté beaucoup de satisfaction... Notre correspondance m’a fait changer d’avis sur un point : Khodorovsky disait que notre état était un état faible et j’en étais surprise. Puis j’ai compris qu’en fait la répression, les pressions sur les médias sont réellement des signes de la faiblesse d’un état.


Vidéo : Dimitri de Kochko


Vous avez un livre en projet ?

 

J’ai deux livres qui viennent de sortir en Russie et qui paraîtront en France à l’automne... là tout de suite, j’ai juste envie de ne pas écrire du tout ! 

 

Vous avez déjà dit ça, puis vous avez écrit de gros romans ! 

 

Oui, on ne sait jamais ... Mais Il y a deux types de coureurs, les sprinters et ceux qui courent sur des distances plus longues. Moi, ma distance c’est la nouvelle, mais il arrive que certains sujets demandent des formes plus longues, alors, je me dis bon, il faudra 200 pages, et je me retrouve dans un gros roman dont je sors totalement vidée.

 

Vous ne pensez pas écrire quelque chose sur Khodorovsky?

Il ferait un excellent héros, mais non, je préfèrerais un médecin ou un artiste

 

Vous êtes de formation et vous avez longtemps travaillé comme généticienne. Quel regard portez-vous l’évolution humaine ?

 

Sur le plan génétique, l’homme a beaucoup changé, on a assisté au cours des 100 dernières années à un véritable bond dans l’évolution et il est difficile de se représenter comment ça sera dans 50 ans. À l’époque soviétique il y a eu une sélection qui a éliminé les plus brillants, les plus travailleurs, ceux qui pouvaient faire preuve d’initiative... Pour survivre ceux qui y ont échappé ont dû tout faire pour passer inaperçus. Il y a une peur génétique qui s’est transmise de génération en génération et qui perdure.



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