Les présidentielles biélorusses achèvent de gâter les relations avec Moscou

Alexandre Loukachenko. Crédits photo : RG

Alexandre Loukachenko. Crédits photo : RG

La très probable réélection pour un 4ème mandat consécutif d’Alexandre Loukachenko, dont les rapports avec le Kremlin sont devenus exécrables ces derniers mois, désespère Moscou

Le Belarus votera le 19 décembre dans un suspense à peu près nul. Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, fait face à une opposition morcelée (10 candidats) disposant d’un accès très limité aux mass médias. En outre, leurs représentants ne constituent que 0,4% des commissions électorales chargées du dépouillement des urnes, alors que les scrutins passés ont été entachés d’accusations de fraude massive par les observateurs occidentaux. Loukachenko a cherché par tous les moyens à diviser l’opposition. En choisissant la stratégie d’autoriser autant de candidats que possible, il espère ainsi émietter au maximum les voix de l’opposition. Une approche radicalement différente à celle de 2006, lorsque les candidats d’opposition étaient persécutés administrativement, licenciés voire emprisonnés pour trouble à l’ordre public. Bien lui en a prix car un sondage de l’Institut russe Socium donne 38,9% de Biélorusses décidés à voter pour un « candidat uni de l’opposition » contre seulement 31,4% en faveur du président sortant. Une émission de la télévision d’Etat russe mentionnant les résultats du sondage a d’ailleurs été censurée le 25 novembre au Belarus, où « Rossia », la chaîne en question, est habituellement diffusée sur tout le territoire.

De fait, les capitales étrangères observent le scrutin présidentiel biélorusse avec peu d’enthousiasme. Selon l’ambassadeur russe à Minsk Alexandre Sourikov, « La Russie, l’Union Européenne et les États-Unis s’accordent tous pour pronostiquer une victoire prévisible et avec une large avance d’Alexandre Loukachenko ».

L’ancien vassal soviétique de Moscou, coincé entre la Russie et trois pays de l’Union Européenne, est traditionnellement tourné vers le grand voisin oriental, avec lequel les liens culturel et linguistiques sont très forts. Encore à 70% sous le contrôle de l’Etat, l’économie biélorusse ressemble à un appendice de l’économie russe, dont elle est totalement dépendante. Et même si les accrochages diplomatiques se multiplient entre les deux pays, ils sont unis par une union douanière (avec le Kazakhstan) et prévoient de créer un espace économique commun dès 2012.

Le Belarus reçoit une aide considérable de Moscou sous la forme d’un rabais de 36% sur les exportations de pétrole russe, une marge qui tombe dans les caisses de l’Etat puisque le pétrole est ensuite réexporté vers l’Europe cette fois aux tarifs du marché. Une véritable subvention que Vladimir Poutine estime à estimé en mars dernier à 4,8 milliards d’euros par an. Qui plus est, le Belarus paie 187 dollars les mille m3 de gaz naturel russe, contre plus de 300 dollars pour les autres clients occidentaux. Moscou se heurte à un tir de barrage de Minsk chaque fois qu’il tente de réduire l’écart avec le marché, mais à réussit à obtenir une part de 50% dans le réseau de gazoducs biélorusse, qui transporte 20% des exportations de gaz russe vers l’Europe.

Le Belarus serait bien tenté de diversifier ses échanges commerciaux avec d’autres partenaires. Las, sa stigmatisation en tant que « dernière dictature d’Europe » par Condoleezza Rice en 2005 et ses rapports difficiles avec l’Union Européenne isolent le pays. Bruxelles
tient le pays à l’écart à cause de la répression dont fait l’objet l’opposition biélorusse et a même pendant plusieurs années déclaré Loukachenko et ses proches persona non grata sur le sol européen. Les échanges commerciaux sont réduits à peau de chagrin, y compris avec ses voisins immédiats, ce qui maintient le pays dans une dépendance envers Moscou.

Le très autoritaire Alexandre Loukachenko ne l’entend pas de cette oreille. Craignant plus que tout d’être traité en vassal par le Kremlin, le voilà qui mord la main tendue par Moscou à toute occasion. Afin de se démontrer à tous qu’il reste seul maître chez lui. Et le scrutin présidentiel approchant ne fait qu’exacerber la tension. A chaque scrutin important, Loukachenko utilise des techniques éprouvées, à savoir « unir le pays contre un ennemi commun ». Il présente son pays d’à peine 10 millions d’habitants comme une forteresse assiégée. Début novembre, il annonçait à la télévision d’Etat que « la situation est très difficile. Le Belarus est aujourd’hui au bord de la fracture. Les uns forcent d’un côté, les autres de l’autre côté. Nous ne céderons pas et garderont l’intégrité de notre pays. Personne ne pourra briser le Belarus : ni la Russie, ni
l’Ukraine, ni l’Union Européenne, ni l’Amérique. »

La formation en 20001 du terme BRIC, par Jim O'Neil, responsable de l'Économie mondiale chez Goldman Sachs, a soufflé un léger vent de révolution. La Russie venant juste d'essuyer de plein fouet une crise majeure, certains sceptiques ont suggéré d'amputer l'acronyme de son R, mais M. O'Neil a affirmé que son pronostic original, selon lequel le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine allaient défier crescendo les économies des pays développés, était plus proche de la réalité que jamais.

De 2000 à 2008, le volume du commerce entre les pays du BRIC a été multiplié par plus de dix, de 11,7 à 121 milliards d'euros. On prévoit une croissance annuelle de 12%, avec un volume du commerce à près de 800 milliards d'euros en 2030.

Les économies du BRIC devraient compter pour plus de 70% de la croissance des ventes mondiales d'automobiles dans les dix prochaines années. Et selon une projection à long terme, les BRIC pourraient occuper plus de 50% du marchés financiers mondiaux en 2050.

La télévision, sous contrôle étroit de l’Etat, est aujourd’hui submergée d’informations négatives en provenance de Russie. Loukachenko se campe en défenseur de son peuple contre l’impérialisme russe et en résistant contre l’impérialisme du Kremlin. Moscou est accusée de vouloir mettre la main sur les meilleures usines du pays et de faire du chantage politique par l’intermédiaire des prix du gaz et du pétrole, dont dépend entièrement le complexe énergétique du pays. « Les grandes entreprises russes ont effectivement des vues sur bon nombre d’actifs biélorusses, que ce soit dans la fabrication de machine ou l’industrie agroalimentaire. Leurs capacités financières sont incomparablement plus importantes que celles des hommes d’affaires locaux » confie un économiste travaillant au ministère des finances biélorusse.

Tout indique que la Russie a clairement remplacé l’Occident en tant que bête noire du président biélorusse. Le ton montait depuis plusieurs mois entre les chefs d’Etat et la visite à Minsk du Ministre des Affaires Etrangères russe Sergueï Lavrov le 22 novembre en a été le climax. Ce qui devait être « la dernière mise en garde de Moscou » selon le politologue Iaroslav Romantchouk, « avant la mise en place de sanctions sérieuses contre le Belarus », a résulté par un fiasco. Minsk affirme que Medvedev a interdit à Lavrov de rencontrer Loukachenko, tandis que Moscou assure que le président biélorusse a snobé le chef de la diplomatie russe. Une source au sein de l’administration présidentielle biélorusse qualifie « l’interdiction de s’entretenir avec l’associé junior est un signe de faiblesse de la part des dirigeants russes. Cela nous évoque un bambin vexé dans son bac à sable ». Selon Romantchouk, Moscou s’irrite de voir Loukachenko multiplier les contacts avec les européens alors que ces derniers n’hésitent pas à s’afficher avec l’opposition biélorusse. A l’inverse, Lavrov ni ses collègues n’ont jamais rencontré publiquement les opposants à Loukachenko.

De son côté, Dmitri Medvedev s’est emporté sur son compte twitter en estimant que les déclarations de son homologue biélorusse « sont depuis longtemps sorties du cadre des
usages diplomatiques et même de la politesse élémentaire ». Dans une vidéo publiée sur son blog personnel, le président russe est allé plus loin en accusant Loukachenko de « s’appliquer à fabriquer dans l’opinion publique l’image d’un ennemi extérieur » remarquant que dans le passé, « l’ennemi était l’Occident, tandis qu’aujourd’hui c’est aussi la Russie. »

Pour l’expert biélorusse Vitali Tsygankov , « la Russie a déjà perdu les élections biélorusses. Pour la 1ère fois depuis 15 ans, Loukachenko a échangé les rôles avec l’opposition : il utilise désormais sans vergogne une rhétorique antirusse tandis que plusieurs candidats de l’opposition s’empressent de d’afficher une orientation pro-Kremlin ». C’est le cas du plus sérieux des opposants, le poète Vladimir Neklyaev (crédité de 16,8% d’intentions de vote). Loukachenko a cherché à le diaboliser en affirmant qu’il donnerait à la Russie les gazoducs et raffineries de pétroles biélorusses s’il était élu. Neklyaev a rétorqué qu’il s’agissait d’une calomnie et que sa campagne n’était pas financée par Moscou.

Un autre opposant, Alexandre Milinkievitch, qui s’était présenté en 2006 contre Loukachenko mais n’est aujourd’hui pas candidat, affirme que « les relations entre Loukachenko et la Russie se sont à ce point détériorées que le Kremlin va chercher à le faire tomber après les
élections ».

Signe paradoxal, et qui pourrait signifier que sur le long terme, les rapports ne devraient pas basculer, le Belarus se prépare à placer sa dette souveraine sur le marché russe. Une première pour un pays étranger, alors que Moscou a les plus grandes peines du monde à convaincre ses alliés de participer à l’édification d’un grand centre financier international. Les obligations d’Etat biélorusses s’échangeront vraisemblablement avant la fin de l’année sur le MICEX moscovite. L’opération, organisée par Sberbank, se fera en deux tranches de 7 et 8 milliards de roubles (soit un total de 36 millions d’euros). « Le risque politique existe », admet Alexandre Koudrine, analyste chez Troika Dialog, « mais il est intégré dans le prix ». Les obligations souveraines auront un rendement de près de 8,75% par an sur deux ans, ce qui devrait, selon un consensus d’analystes, susciter une forte demande sur la place moscovite. Cette marque de confiance mutuelle démontre qu’au-delà des bisbilles politiques incessantes entre les deux « pays frères » n’impressionne guère la communauté d’affaires.

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