L’Abkhazie indépendante en quête d’identité (+Diaporama)

L’Abkhazie séparée de la Géorgie doit redéfinir ses rapportsavec Moscou. Crédits photo : AP

L’Abkhazie séparée de la Géorgie doit redéfinir ses rapportsavec Moscou. Crédits photo : AP

Le monastère du Nouvel-Athos surplombe la côte abkhaze de la mer Noire et ses patrouilles maritimes russes. Enclave montagneuse à la nature sauvage et subtropicale, l’Abkhazie a attiré les empires, des Romains aux Soviétiques. Aujourd’hui encore, c’est une terre contestée.

La guerre russo-géorgienne tout juste finie, la Russie a reconnu l’indépendance de l’Abkhazie, dont les habitants se sont sentis soulagés, même si seuls trois pays ont suivi Moscou : le Nicaragua, le Venezuela et le micro- État de Nauru. L’immense majorité de la communauté internationale considère la région comme partie intégrante de la Géorgie. Deux années se sont à peine écoulées que la Russie a déjà établi sa présence militaire. Des milliers de soldats et d’agents spéciaux du FSB (Service de sécurité) s’installent sur la base de Gadauta.

La Russie a déployé un système de défense aérienne moderne (missiles S-300) sur sa base dans la région de Gali. Jour et nuit, dans un nuage de fumée, des camions orange aux logos militaires livrent du sable et du gravier sur le chantier des casernes à Gali, un centre régional à la frontière géorgienne. Récemment, un train chargé de véhicules blindés et de chars russes s’est arrêté aux abords de Gadauta. « Pas de photos ou nous ouvrons le feu », prévient sèchement une sentinelle.

Pour de nombreux Abkhazes, pour l’heure en tout cas, la protection et la bienveillance russes sont tout ce qu’ils demandent. « On nous considérait comme un trou noir, et aujourd’hui, les plus grands investisseurs russes nous tendent la main », dit Astamur Ketsba, le chef de l’administration régionale de Gagra.

Récemment encore, l’Abkhazie était un « conflit gelé » postsoviétique. Depuis une guerre courte et sanguinaire avec la Géorgie en 1993, cette région plus exiguë que l’Île-de-France était isolée et en déclin. La pluie et la neige percent les toits des élégants palais du XIXème siècle ; les splendides statues de marbre blanc et les étangs du jardin botanique de Gagra sont recouverts de mousse.

Mais aujourd’hui, les autorités locales sont pressées de laisser les acheteurs russes s’emparer des immeubles décrépis pour les restaurer. De son côté, le Kremlin a promis des milliards de dollars pour stimuler l’économie du pays, construire des infrastructures et développer l’armée. De plus, les dirigeants russes, notamment Vladimir Poutine et Iouri Loujkov, ont personnellement patronné certains projets. Le Premier ministre supervise la reconstruction de la station balnéaire de Pitsounda, célèbre pour ses pins centenaires. Les riverains l’ont déjà surnommée « Poutine City ». L’ex-maire de Moscou, alors qu’il était encore en poste, avait investi 52 millions d’euros dans la construction de nouveaux projets aux abords de Gagra. Inévitablement, l’opération a été baptisée « Projet Moscou ».

Crédits photo : Ioury Kozyrev

En réalité, la Russie a des intérêts plus stratégiques, en Abkhazie, que les stations balnéaires et l’immobilier. La société pétrolière d’ État Rosneft explore déjà les fonds de la mer Noire.

Serguei Klemantovitch, le propriétaire russe d’El Petroleum, se félicite de la sécurité assurée par les militaires de son pays et considère que Moscou n’a pas lieu de se soucier des critiques extérieures sur l’implication russe croissante en Abkhazie. La Secrétaire d’ État américaine Hillary Clinton, lors d’un récent passage à Tbilissi, a qualifié l’Abkhazie de « terre occupée ».

Konstantin Zatouline, président d’un comité de CEI à la Douma, la Chambre basse, a confirmé que les investisseurs russes doivent avoir confiance : « Bientôt la frontière entre la Russie et l’Abkhazie sera aussi insignifiante que celle entre la Russie et le Belarus ».

Mais les investissements ne font pas l’unanimité. Tamara Lakrba, l’architecte en chef de Gagra et Pitsounda, craint que l’Abkhazie ne soit en fait envahie. Provocatrice, elle compare les deux dernières années d’indépendance à la vie sur le front. Elle fait allusion aux promoteurs russes, pressés de dépasser de quelques étages les hauteurs autorisées sur la côte abkhaze. « Dès qu’ils couperont le premier cèdre centenaire ou construiront des immeubles plus élevés que les trois étages permis à Gagra, chaque Abkhaze descendra protester dans la rue », prédit-elle. D’autres grimpent aux rideaux à l’idée que leur pays se transforme en un État vassal de la Russie. Le ministre de la Défense, le général Mirab Kichmara, rappelle que les officiers abkhazes ont fait couler du sang pour gagner leur indépendance : « Quelle que soit leur force de pression, les députés russes ne verront pas le jour où l’Abkhazie sacrifiera son armée indépendante », affirme-t-il. Reconnaissant pour le matériel militaire reçu de la part de la Russie et pour sa présence militaire croissante, il n’en tient pas moins à renforcer l’armée abkhaze. Ainsi va l’histoire : « ceux qui veulent démilitariser l’Abkhazie n’y étaient pas pendant la guerre, et ils ignorent que le peuple abkhaze est une fratrie de guerriers ».



Parole aux officiels : « Notre souveraineté est plus légitime que celle du Kosovo »
Sergueï Chamba, premier ministre de l’Abkhazie

« On pourrait parler d’annexion si la Russie avait pris notre territoire. Ce n’est pas le cas, à partir du moment où le Parlement russe a reconnu notre indépendance. Les militaires russes peuvent stationner sur notre territoire pour garantir la sécurité, et ils peuvent à ce titre équiper leurs bases militaires. Si c’est cela que l’on appelle occupation, alors on peut aussi considérer que beaucoup d’États européens sont occupés par les États-Unis.

L’Abkhazie est plus en droit de prétendre à l’indépendance que le Kosovo, même si, bien évidemment, chaque cas doit être étudié indépendamment. Contrairement au Kosovo, nous avons libéré notre territoire et créé notre État de nos propres mains. C’est l’OTAN qui a tout fait au Kosovo.

Ce n’est pas la première fois que nous sommes une nation distincte : au cours du dernier millénaire, nous avons eu notre État dans le Caucase, qui était alors le plus puissant de la région. Le Kosovo a pour sa part toujours été une terre en transit que l’Albanie et la Serbie n’ont cessé de se disputer.

À ce jour, nos pourparlers avec Tbilissi ne concernent que la coexistence pacifique et les relations de bon voisinage. Aujourd’hui, nous prouvons au monde que nous pouvons suivre un développement économique et démocratique ».




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