L’Empire Russe à l’Hôtel d’Estrées (+Diaporama)

Le splendide Hôtel d’Estrées à Paris, construit entre 1711 et 1713 pour le comte d’Estrées et devenu en 1863 le siège de l’ambassade de Russie, a ouvert ses portes au public à l’occasion des journées du patrimoine, les 18 et 19 septembre derniers. C’est à cette occasion que le public français a pu découvrir l’exposition intitulée « Arts et traditions en Russie. Les tsars et la France, de Pierre le Grand à Nicolas II ». Elle se prolonge jusqu’au 10 octobre et réunit des objets, des photographies, des œuvres d’art, des souvenirs historiques et des documents écrits datant des règnes de Pierre Ier, Catherine II, Alexandre II, Alexandre III, et Nicolas II.

Crédits photo: Maria Tchobanov



La plupart de ces objets, liés aux voyages officiels des souverains russes en France, à l’armée impériale, à l’Alliance franco-russe et au train de vie de la famille Romanov, n’ont jamais étaient exposés. Ce n’est qu’une exposition temporaire : elle ressemble des objets provenant pour la plupart de collectionneurs européens privés. Nombre d’entre eux doivent être vendus début novembre 2010 à Drouot. Il est fort probable qu’une grande partie de cet héritage historique trouvera ses acquéreurs en Russie.

Commissaire de cette exposition, Cyrille Boulay, historien, spécialiste de le Russie impériale, expert en art russe à Drouot, vient de publier un livre : La France des Romanov (aux éditions Perrin) qui décrit les voyages en France des membres de la famille impériale et de leur entourage : des aristocrates, des artistes, des écrivains, des poètes. L’auteur décrit la sympathie très forte qui a lié la France et la Russie depuis le règne de Nicolas I jusqu’à nos jours.

Entretien avec Cyrille Boulay

Cette exposition montre que la France a gardé beaucoup d’objets uniques, qui nous renvoient à l’époque des Romanov : objets de valeurs, effets personnels…

Il faut savoir que toutes les grandes familles russes avaient des propriétés en France : à Biarritz, en Bretagne à Dinar et à Saint-Lunaire, ou même à Nice, à Cannes etc. Toutes ces propriétés étaient emplies d’objets personnels. Et aussi, les Russes qui ont émigré en France ont emporté avec eux beaucoup de souvenirs. Les petits objets qu’ils pouvaient transporter facilement en quittant la Russie, c’étaient des bijoux, des icônes. Pour illustrer l’importance de la présence russe en France je vous donne deux exemples : l’église russe de Nice, la cathédrale de Saint Nicolas, est la plus grande cathédrale en dehors de la Russie, tout comme le cimetière Saint-Geneviève de Bois est le plus grand cimetière. Dans les années 1930, il y avait trois quotidiens russes imprimés et vendus à l’unique destination des Russes. Il y avait des écoles orthodoxes, des camps de vacances à la Napoule.

Après la révolution, la France a été l’un des rares pays à accueillir à bras ouverts les immigrés russes. Des restaurants ont été crées, des écoles, des maisons de couture. Entre 1920 et 1930 il y a eu 60 maisons de coutures ouvertes par des émigrés russes en France. Toutes ces femmes de la grande noblesse avaient appris à coudre quand elles étaient jeunes filles, c’était la seule chose qu’elles savaient faire. Et elles n’avaient plus les moyens de bien s’habiller. La grande duchesse Maria Pavlovna, la sœur du grand duc Dimitri, disait que quand elle voyait des créations de Chanel, elle les trouvait magnifiques, mais qu’elle savait très bien qu’elle ne pourrait plus les porter. La seule façon de garder l’apparence d’une Grande duchesse, c’était de créer quelque chose par soi-même.

Comment êtes-vous parvenu à réunir tous ces objets ?

Ce n’était pas du tout facile, puisque la plupart viennent de collections privées. Mais ce qui est remarquable, c’est que, dès lors que l’on a proposé aux collectionneurs de prêter leurs biens, ils ont tout de suite accepté. C’est notamment grâce à la magie de cet endroit,l’Hôtel d’Estrées, où ces objets sont magnifiquement présentés. Le contexte de l’année France-Russie a également joué son rôle. C’est peut-être anecdotique, mais la majorité des objets russes que vous pourrez voir à l’exposition appartiennent à des collectionneurs français.

La noblesse russe émigrée en France après la révolution était souvent obligée de vendre des objets de valeur.

Absolument, il fallait vendre les objets pour vivre. C’est aussi parce que beaucoup de Russes blancs ne pensaient pas que la Russie leur serait à jamais fermée. Bien des émigrés faisaient le taxi, non pas par plaisir, mais parce que ce métier leur permettait de partir du jour au lendemain. Dans beaucoup de familles, on n’avait pas défait les valises, et l’on se tenait prêt à rentrer au pays. Ils ne comptaient pas se stabiliser en France. Ils vendaient donc une petite chose, puis une autre, histoire de tenir un temps ; ils étaient sûrs de pouvoir retourner en Russie.

Quels genres de collectionneurs possèdent aujourd’hui ce genre d’objets ?

Ce sont surtout des passionnés d’histoire. Il y a aussi un charme dans la qualité des objets d’art russe. A la différence des objets allemands, autrichiens, français, ils sont d’une finition exceptionnelle. D’abord, ils étaient réalisés pour des clients qui avaient beaucoup de moyens ; il y avait des artisans qui travaillaient très, très longtemps pour terminer des objets uniques. Et Fabergé n’était pas le seul, il y en avait beaucoup d’autres. Ensuite, en Russie, on n’a le choix qu’entre l’or et l’argent. Il n’existe pas de métal argenté comme en Europe. L’or et l’argent sont plus faciles à travailler que le métal argenté, et bien sur, c’est un matériau plus riche. Enfin, il y a la magie de la nostalgie : la grandeur des Romanov, le faste impérial, et puis la déchéance. Les collectionneurs succombent à cette nostalgie, pour acquérir un objet qui est un peu un témoignage de la grandeur et de la tragédie impériale.

Les descendants des grandes familles russes ont-ils eux aussi accepté de prêter des objets pour l’exposition?

Pour vous donner un exemple, dans la salle du Trône qui reproduit exactement l’emplacement du trône qui a servi à Nicolas II, il y a deux bustes en plâtre - de Nicolas II et de l’Impératrice Alexandra. Ils appartenaient initialement à l’Ambassade de l’Empire Russe, mais avec la révolution, l’un s’est retrouvé au musée des Cosaques à Courbevoie, et l’autre à St-Geneviève des Bois. Pour cette exposition, ils ont été à nouveau réunis à la résidence.

L’inauguration de l’exposition était impressionnante, toutes les grandes familles russes étaient là. Il y a une très bonne entente depuis quelques années entre elles, et surtout il y a la volonté de la part de l’Ambassadeur actuel Alexandre Orlov de créer un musée de l’immigration russe, qui n’existe pas encore en France. Il y a énormément de témoignages dans ce pays, c’est ici que ce musée doit voir le jour.

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