Bolchoï-Apocalypse (+Multimédia)

Le Bolchoï a ouvert sa 235e saison avec la première mondiale du ballet « Suivront mille ans de calme. Création 2010 » monté par le chorégraphe français Angelin Preljocaj sur une musique techno du DJ français Laurent Garnier. Crédits photo : RIA Novosti


Voilà qui est fait ; le sacrilège est proféré. Les premiers sons du ballet d’Angelin Preljocaj, « Suivront mille ans de calme », d’étonnants grondements de musique techno, déchirent la majesté d’une salle habitée par les splendeurs de Tchaïkovski ou de Mozart. Ce n’est qu’un début. Un sentiment de bravade se glisse impunément entre les fauteuils des spectateurs moscovites, lorsque ceux-ci découvrent, à la place des chaussons, des pieds nus. A la place des tulles, des collants, des corps, en chair et en os. Libération ! La dernière création du célèbre chorégraphe français bouleverse le fameux théâtre russe du Bolchoï.

La vision de l’Apocalypse par Preljocaj aura sans doute fait parler Moscou, avant de partir en tournée en France. Les danseurs sont excellents, surprenants, même. La moitié d’entre eux viennent du théâtre du Bolchoï, la seconde du ballet Preljocaj. Leur technique est rendue plus spectaculaire par la diversité des corps, grands, petits, musclés tous, naturellement, mais nullement maigres, loin des règles d’uniformité du ballet classique. Travailler ensemble fut une expérience d’ouverture pour ces vingt-et-un danseurs, les Russes découvrant émerveillés le travail d’improvisation pour lequel la troupe de Preljocaj est réputée. C’est cette alliance des talents, cette atmosphère de partage et d’entente, qui insufflent sans doute sa force au ballet. Et la scénographie parfaite de l’Indien Subodh Gupta imprime son rythme sur chacun des chapitres, liant l’ensemble du ballet avec vigueur. Chaînes tombées du ciel ou danse des livres, la création est rigoureusement montée, de façon très actuelle, malgré la liberté apparente des mouvements.

La création ne manque pas de scènes plus faibles, pourtant : certains morceaux futuristes semblent désuets. Le final, qui exhibe le nettoyage des drapeaux des nations ayant traversé une révolution à grande eau, avant de les étendre à sécher au sol, peut ravir ou lasser. L’illustration des sexes, ou du sexe, laisse également songeur. Duos de femmes-anges asexués, martyres sanguinolentes, sorcières ricanantes, prostituées lascives, amante passionnément embrasée… L’idée du genre féminin présente, elle, quelque chose de très classique. Mais l’idée est peut-être, justement, de dénoncer un monde de catégories, appelé à disparaître au profit de « mille ans de calme », qui sait ?

Le principal est que le message passe, justement, de cette création de Preljocaj à la Russie éternelle. Un exemple : deux hommes s’embrassent langoureusement lors d’un duo, et créent un très léger malaise, même si bien des spectateurs sont des membres de l’intelligentsia moscovite, dans une salle logée au cœur d’une ville qui interdit la Gay Pride. A ce que l’on entend dans les conversations de sortie de théâtre, les spectateurs moscovites ne quittent pas le spectacle « émerveillés comme à l’habitude ». Mais ils sont parfois bouleversés ; en tout cas, ce morceau de danse étonnant les a toujours interpellés. Plus encore que la musique, composée par le maître français de l’électronique, Laurent Garnier, et dont le son est sans doute réglé bien trop fort, même pour de la techno, plus que les messages eux-mêmes, peut-être trop limpides, ce sont la liberté des gestes, la force non corsetée des membres qui ont changé le regard des spectateurs sur le ballet. Dorénavant, au Bolshoï, le Casse-Noisette et Don Quichotte ne sauront peut-être plus être mis en scène comme autrefois.



Tournée en France :
À la Biennale de Lyon, du 24 au 27 septembre ;
Chaillot, à Paris, du 1er au 22 octobre ;
Aix-en-Provence, du 17 au 24 novembre ;
Saint-Quentin-en-Yvelines, du 9 au 11 décembre ;
Grenoble, du 14 au 18 décembre ;
Caen, du 21 au 23 décembre ;
Opéra royal de Versailles, du 27 au 30 décembre.




Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.