Retour dans une patrie méconnaissable (+Diaporama)

Lors de l’évacuation de Sébastopol le 14 novembre 1920 devant l’arrivée des troupes bolcheviques, 150 000 réfugiés, dont 6 000 blessés graves, se sont entassés sur une poignée de navires.Crédits photo : Ullsteinbild/Vostock-photo

Lors de l’évacuation de Sébastopol le 14 novembre 1920 devant l’arrivée des troupes bolcheviques, 150 000 réfugiés, dont 6 000 blessés graves, se sont entassés sur une poignée de navires.Crédits photo : Ullsteinbild/Vostock-photo

Dans la brume bleutée du petit matin, un paquebot de croisière de sept ponts glisse dans la rade de Sébastopol. Quelques passagers somnolents se tiennent côte à côte sur l’un des ponts, savourant la beauté paisible du port de la mer Noire. Une dame en châle fin et son compagnon coiffé d’un canotier fixent le quai, après un long voyage. Quatre-vingt dix ans après leur exode, les émigrés russes, nobles et aristocrates, rentraient enfin au pays. Les Troubetskoï, Souvorov, Koutouzov, Chakhovskoï, Golovine et autres familles de Russes blancs ont pris le chemin inverse de l’exil de leurs parents et grands-parents. Ils sont partis de Venise vers la Tunisie, la Grèce et la Turquie, jusqu’au point de départ de leurs aînés, le quai Grafski de Sébastopol. Ils se sont arrêtés dans des lieux mémorables, anciens camps de réfugiés et cimetières, pour prier avec plus de 200 hommes politiques, entrepreneurs et historiens russes, pour la mémoire des Gardes blancs - ou Armée blanche, comme ils préfèrent dire - massacrés lors de la Guerre civile. « Je n’avais qu’un an, quand mes parents ont fui de Sébastopol. Toute ma vie, j’ai attendu le jour où je reverrai le quai Grafski », soupire le plus âgé des passagers, le nonagénaire Rostislav Don.

Le 14 novembre 1920, le général Piotr Wrangel, dernier commandant en chef de l’armée russe, est venu inspecter 125 paquebots chargés des familles de ses officiers, qui attendaient de fuir la Russie. Les navires militaires britanniques, français et russes utilisés pour l’évacuation n’offraient guère de cabines confortables. Pour survivre, les 150 000 réfugiés, dont 6 000 officiers et soldats grièvement blessés, durent occuper chaque centimètre carré dans les cales et sur les ponts. Le lendemain, le général Wrangel partit pour la Turquie à la tête de ce qu’il restait de son armée jadis glorieuse. Juste à temps : les Rouges s’emparaient de Sébastopol le jour suivant.

Toujours imprévisible, l’Histoire a fait volte-face de nouveau. C’est le gouvernement rouge de Moscou qui avait ordonné l’expulsion des Blancs hors de Crimée en 1920 ; cette année, ses successeurs, les chefs actuels du Kremlin, ont organisé et financé le retour des descendants des Blancs. Mais la tâche de « construire des ponts » s’est avérée la plus difficile pour les enfants de l’ancienne et de la nouvelle Russie. Les contradictions sont apparues avant même le début du voyage, quand les Moscovites ont proposé de nommer le programme Deux destins pour un seul peuple . Les émigrés aristocrates ont protesté : « Nous n’allons pas nous réconcilier avec les rejetons de Lénine ! ». L’événement a dû être baptisé « Voyage en mer ». À bord, le courant ne passe pas bien. Les nobles invités parlent français pendant les repas. Les chansons rock des années 1990, bien aimées par leurs hôtes, ne disent rien aux jeunes princes et comtes nés en France. Eux entonnent de vieux chants militaires russes, nostalgiques de la dévotion manifestée par leurs arrières-grands-pères au Tsar et à la Patrie.

« Nos visions historiques sont différentes : nous considérons que la Révolution d’octobre est le plus grand crime contre le peuple russe, mais son guide est encore au Mausolée sur la Place rouge », dit la princesse Tamara Choukhovskoï, avec émotion. Avant de partir en voyage, Tamara Choukhovskoï, écrivain, a lu dans les carnets de son grand-père l’histoire de sa fuite de Sébastopol ; la violence dont ils ont tous été témoins ; les enfants qui mouraient d’affreuses épidémies sur l’île de Lemnos ; le courage et le dévouement des officiers blancs sur le chemin de l’exode de l’élite russe.

Au cours du voyage, autour des nombreuses tables rondes et pendant les pauses cigarette sur le pont, les activistes moscovites du « Monde russe » (ou Russkiy Mir, un mouvement soutenu par le Kremlin) ont fait de leur mieux pour tenter d’expliquer à leurs invités que tous les Russes n’ont pas la même compréhension de l’histoire soviétique ; que certains participants de la croisière avaient aussi perdu leurs proches dans les purges staliniennes des années 1930.

Résidant aujourd’hui à Paris, Marina Chidlovskaïa trouve intéressante l’idée de faire rentrer les émigrés au pays : leurs enfants, sinon eux-mêmes, pourraient être l’espoir de la réconciliation et de la réintégration dont rêve le Monde russe. Son fils Dimitri est l’un des rares descendants blancs venus travailler à Moscou cette année. Un autre prince, Vladimir Troubetskoï, va commencer en septembre ses études à l’Institut des relations internationales de Moscou. Son père, le chef de la communauté des Gardes blancs à Paris, le prince Alexandre Troubetskoï, a expliqué qu’à l’instar de son père à lui, il a essayé de transmettre à ses fils une dévotion profonde pour la Russie et la culture russe. « Nos quatrième et cinquième générations se sentent attirées par Moscou et rêvent de rentrer », dit Troubetskoï. « Nous pourrions aider la Russie à s’attaquer au problème majeur de la faiblesse de la société civile. C’est le rôle dans lequel nous nous voyons ».

Un temps interminable a dû s'écouler, à savoir 90 longues années, pour que ses passagers, aristocrates émigrés de la Russie, les Troubetskoï, les Souvoroff, les Koutouzoff, les Chakhovskoï, les Golovine et autres familles de Russes blancs, répètent le même itinéraire que celui suivi par leurs familles lors du grand exode après la révolution. Mais cette fois-ci, ils naviguent dans l'autre sens : de Venise à Tunis, puis Grèce, Turquie et tout le chemin vers le point de départ, le Grafski Dock à Sébastopol. Crédits photo : Anna Nemtsova


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