Faire pénitence. Et se marier devant le prêtre

Vasily Boïko-Veliki a obligé ses employésmariés à célébrer un mariage orthodoxe, les me-naçant de licenciement dans le cas contraire.Photo di site rus-svyat.ru

Vasily Boïko-Veliki a obligé ses employésmariés à célébrer un mariage orthodoxe, les me-naçant de licenciement dans le cas contraire.Photo di site rus-svyat.ru

La chaleur accablante qui a mis au supplice la Russie centrale pendant deux mois a agi différemment sur chacun. Mais le responsable d'un complexe agro-industriel laitier s'est détaché du lot. Il a édité un règlement obligeant tous ses employés mariés à célébrer un mariage religieux immédiatement, les menaçant de licenciement en cas de non respect du règlement. Ce châtiment concerne aussi celles qui ont eu recours à l'avortement. On pourrait se demander ce que vient faire la chaleur là-dedans. Il semble qu'il y ait un lien direct. D'après le patron, la chaleur étouffante et les incendies de forêts ne se sont pas abattus par hasard sur la Russie, mais en punition pour les péchés commis. Et aux grands maux les grands remèdes : c'est par un mea culpa et une prière générale qu'on se fera pardonner ; et en s'imprégnant des fondements de la culture orthodoxe (il en est également question dans le règlement).

La Russie est évidemment un pays orthodoxe et les cérémonies religieuses, y compris les confessions, sont de plus en plus populaires. Mais c'est la première fois qu'un directeur d'usine édite un règlement spécial, obligeant ses employés à faire pénitence et à se marier devant le prêtre. Au demeurant, l’Église orthodoxe de Russie a vivement critiqué cette initiative inattendue. Selon le représentant de l'église, de telles manières ne peuvent que détourner les gens du christianisme.

Face à un gardien de la moralité aussi zélé, des questions viennent tout de suite à l'esprit. Par exemple, pourquoi s'est-il donné pour but de déraciner deux péchés uniquement des antres de son entreprise, l'avortement et le mariage sans bénédiction religieuse. Quel comportement adopte-t-il face aux autres péchés fort répandus? Pourquoi ne pas éditer un règlement interdisant l’infidélité? Et récompenser ceux qui font preuve de fidélité conjugale durant des années? On ne sait pas bien sûr qui dans ce cas-là surveillerait les employés, ni comment interpréter la fidélité conjugale? Quand on a demandé au dirigeant de l'entreprise comment il saurait lesquelles de ses employées avaient avorté, il a répondu que tout ce qui était secret finissait par se voir. Apparemment, il existe déjà des moyens de suivre les employés.

Il faut dire que les patrons russes (en particulier dans le privé) sont habitués à ne pas se gêner avec leurs employés, les considérant parfois presque comme leur bien. Une amie s'est plainte de ce que son chef lui avait interdit de prendre des vacances d'ici le mois de novembre, et qui plus est pas plus de dix jours (la loi autorise à poser un mois). Une autre voulait démissionner mais s'est vu répondre: tant que tu n'auras pas fait tout ce que je t’ai demandé, tu ne toucheras aucun solde de tout compte. Il y a peu, un site Internet de cadres a mis en ligne des exigences saugrenues que devaient satisfaire des employés. Le tableau est sinistre. « Pour le déjeuner, on nous sert une soupe gratuitement. Nous avons droit à un nombre limité de boulettes de viande dans la soupe et de cuillers de crème fraîche dans notre assiette. Tout est compté et toute infraction est rapportée en plus haut lieu ». « Il est interdit non seulement de fêter, mais même de féliciter un collègue pour un évènement ». « Il est interdit de parler avec des collaborateurs en dehors des obligations de production ». « Interdiction de rire ». « Il faut signer quand on va aux toilettes. Il y a une personne spécialement chargée de vérifier le temps qu'on y passe ». « Interdiction d'ouvrir les persiennes car dans l'art du Feng Shui, cela peut casser l'énergie vitale ».

Les employés des agences de cadres parlent beaucoup des étranges exigences (pour rester sobre) de leurs employeurs. « Par exemple, dans l'une des entreprises, avant d'être embauché, il faut assister à huit rendez-vous d'une heure avec un psychologue et passer au détecteur de mensonges. Et cela est bon même pour les balayeurs », raconte une consultante en ressources humaines, Oxana Postnova. Notons qu'on ne parle pas ici de travail de prospection externe, mais seulement des compagnies de distribution. La surveillance de la correspondance privée des employés et de leurs conversations téléphoniques est également très courante. Sans parler des heures supplémentaires, quand la journée de travail officielle se termine à 19 heures, et que les employés sont à peine autorisés à rentrer chez eux, dans le meilleur cas, à 21 heures.

Comment les employés russes réagissent-ils au despotisme de leurs dirigeants? Le plus souvent, ils ne réagissent pas. Il n'y a quasiment pas de syndicats en Russie. Plus précisément, formellement, ils existent, mais leur influence sur le cours des choses est minime. Bien sûr, il y a l'inspection du travail qui règle les conflits entre employés et employeurs. Mais, selon un membre de l'inspection du travail, on s'adresse à eux généralement en cas de licenciement abusif. « Les gens ne sont prêts à défendre que leurs sous. Il n'est pas encore question de défendre les droits de l'homme au travail », explique Ivan Alexeïev, juriste de la société de défense des droits des travailleurs. On comprend très bien pourquoi. On croise bien souvent des violations du droit du travail dans les entreprises russes. Les méthodes grises de paiement, quand la partie officielle du salaire est bien inférieure à la réalité, et que la partie restante est payée sous forme de primes. Et en cas de licenciement, l'employé ne reçoit que la partie officielle de son salaire. Des embauches sans contrat de travail, où le salarié, qui peut être licencié à tout moment, ne reçoit alors pas un kopeck. Dans ces situations, sans parler de défendre les droits moraux, on s'en tient à faire valoir les droit matériels.

Quoi qu'il en soit, ce qui compte, c'est que les précédents dans des cas de lutte pour ces droits sont de plus en plus nombreux. Durant les dernières années, le nombre de recours à l'inspection du travail de Moscou a augmenté de 20%. Des cabinets juridiques spécialisés dans la défense des droits des travailleurs font leur apparition et le nombre de clients est en hausse également. Il est donc entièrement possible qu'il y ait bientôt des queues pour la défense de la dignité des travailleurs. Il est vrai que chacun doit encore aujourd'hui choisir d'endurer ou non une situation humiliante. Un blogueur commente ainsi cette situation : « Quand un employeur me crie dessus grossièrement pour une erreur, je rédige une lettre de démission pour convenances personnelles qui dit : « Je démissionne non pas parce que vous êtes un mufle et un grossier personnage, mais parce qu'en restant travailler avec vous, je le deviendrai moi aussi dans quelques temps. Et je ne le souhaite pas » ».

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