Qui a sauvé la Russie ?

Crédits : Vostock Photo

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Chacun est libre de décider à qui verser de l'aide, et à quelle hauteur. Le président russe Dmitri Medvedev a déclaré qu'il avait personnellement fait don de 350.000 roubles (près de 9.000 euros) au fonds pour les sinistrés à cause des feux de forêt qui ont fait rage cet été en Russie, supposant que sa générosité serait « contagieuse » et que les autres fonctionnaires seraient touchés de la même façon. Ce n'est pas encore le cas. On sait pour l'instant que le procureur général a déposé plus de 5.000 euros, les présidents du Conseil de la Fédération et de la Douma, 2.500. Rien n'a filtré concernant les autres. Peut-être attendent-ils une invitation personnelle, nominative. Peut-être font-ils simplement preuve d'une modestie outrancière, refusant d'afficher leurs activités de bienfaisance.

Les milliardaires russes se sont montrés encore plus discrets. Rappelons que leur nombre a presque doublé cette année dans le classement Forbes, passant de 32 à 62. Grâce à cela, la Russie occupe une honorable troisième place mondiale pour ce qui est du nombre de milliardaires. Mais aucun signe d’aide aux victimes de ce côté-ci. Loin de moi l'idée d'accuser qui que ce soit, bien au contraire, je veux sincèrement croire qu'ils sont « des gens comme les autres et que la miséricorde entre parfois dans leur cœur ». Mais sur sites Internet des fonds de bienfaisance les plus réputés, créés par quelques Russes cousus d'or, l'heure est à la paix et à la quiétude. Pas un mot sur les incendies.

Cette froide position de mise à distance - « ce n'est pas mon problème » - est très caractéristique du milieu d'affaires russe, qui, s'il donne dans la bienfaisance, reste très sélectif et d’humeur changeante. Selon les experts, qui connaissent la situation de l'intérieur, le portrait robot du bienfaiteur russe représenterait un habitant d'une mégapole, ayant fait des études supérieures et avec un salaire de plus de 1180 euros. La classe moyenne, donc. Ce sont eux, précisément,qui, après leur travail, livrent l'aide matérielle aux orphelinats et donnent de leur temps bénévolement dans les centres de cancérologie ou de gériatrie. Ce sont eux, encore, qui sont arrivés les premiers à l'église Saint-Serge de Radonège quand on y a monté un point de collecte de l'aide aux sinistrés.

Quand un village entier a été rasé par les flammes dans la région de Nijni-Novgorod, et que les victimes de la catastrophe naturelle se comptaient par dizaines, l'église orthodoxe russe a été la première à faire part de la mise en place d'une aide massive. Les gens, semble-t-il, attendaient un signal. « En une journée, 500 personnes sont venues, dont environ 170 sont restées comme volontaires », explique l'archimandrite Pantéléïmon (Chatov). La première semaine, le centre a travaillé en continu, 24 heures sur 24, tant il y avait de personnes. Elles ont d'abord apporté des affaires, vêtements, linge. Puis de l'eau potable et des conserves. Quand l'ampleur de la misère est devenue plus évidente, les gens ont commencé à apporter du matériel pour l'extinction des feux : inhalateurs, pelles, gants de travail, pompes. Les gens les plus variés, des jeunes, des employés de bureau, des miliciens, des propriétaires immobiliers, arrivaient avec leur véhicule personnel pour transporter l'aide là où elle était attendue.

Il y avait tellement de volontaires qu'on n'a pas toujours trouvé du travail pour tout le monde. Le bloguer comanche_red raconte : « Samedi matin, j'ai débarqué rue Nikoloïamskaïa, demandant que l'on me trouve quelque chose et que l'on m'envoie là-bas, au diable vauvert. Mais une avalanche de bonnes volontés avait eu lieu pendant la nuit, qu'ils avaient tout raflé et étaient déjà sur place ». Finalement, il a quand même été envoyé en éclaireur dans les zones sinistrées.

Ce qui frappe, c’est la clarté de l’organisation. Des bases de données informatiques ont été créées pour les régions sinistrées. Chaque jour, une partie des volontaires part en reconnaissance, afin d'estimer ce dont on a vraiment besoin à chaque endroit. Ils rapportent à « la base » des informations sur le nombre de victimes, leur emplacement, les personnes à contacter pour porter secours. On a commencé à acheter en gros l'équipement pour combattre les incendies précisément après de telles expéditions, qui ont révélé que sur place, on manquait du strict nécessaire : gants, pelles, inhalateurs.

Involontairement, une question surgit : qui d’autre, aujourd’hui, peut organiser aussi rapidement des gens pour aller porter une aide concrète et dirigée? Les structures gouvernementales? C'est peu probable. Personne ne remet d'argent ou d'aide matérielle entre les mains des fonctionnaires, on ne leur fait tout simplement pas confiance. Les partis politiques? Encore plus douteux. Les œuvres de bienfaisance, qui occupent cette fonction dans les pays occidentaux, n'ont pas encore d’autorité en Russie, et peu en connaissent l'existence. Il reste l'Église. Même si tout n’est pas si simple. La pression que l'église orthodoxe russe exerce pour reconquérir sa place dans l'État laïc agace. Mais voilà, face à la misère, on s’aperçoit soudain que parmi le petit nombre d'institutions à caractère social auxquelles on est prêt à donner sa confiance, il y a l'Église. Qui plus est, indépendamment des croyances de chacun. Cette confiance n'est pas apparue ex nihilo mais grâce à un site de travail, miloserdie.ru, créé il y a quelques années par le service des bonnes œuvres religieuses, dirigé par l'archimandrite Pantéléïmon. Ceux que cela intéresse savaient que l'on peut sans crainte envoyer à cette adresse de l'argent, qui arriverait jusqu'aux nécessiteux.

Mais cette fois-ci, l'aide ne s'est pas cantonnée à des collectes de vêtements et d'argent, même si au 16 août, en quelques jours, l'Église avait réuni 18.268.000 roubles (près de 470.000 euros) et 7.000 dollars (5.400 euros). Fin juillet, l'État donnait l'impression de ne pas encore contrôler la situation. Et c'était tout juste si la Russie entière n'était pas sous les flammes. Rappelons que la Russie est un pays de bois, qui abrite un quart des forêts mondiales. Et 800 000 hectares ont déjà brûlé cet été. Quand le feu a touché les premiers villages, les volontaires ont été des milliers à aller combattre les flammes. Voici le récit de Vitali :

« Les gens n'avaient rien pour éteindre le feu, on se réjouissait d'utiliser jusqu'au moindre étui de gants emporté par hasard. Les pelles se brisaient l'une après l'autre et manquaient. Les chaussures fondaient, beaucoup couraient sur les cendres pieds-nus, il ne restait rien d'autre (…) il fallait surtout des tuyaux pour l'eau. Il n y en avait pas assez, il fallait courir au fond de la forêt, sac sur le dos, où l'on ne pouvait pas tirer les tuyaux. Et on avait besoin d’énormément d'eau ».

Bien sûr, ils ont finalement réussi, ils ont sauvé le village des flammes. Bien sûr, les volontaires ne remplacent pas les pompiers et le ministère des Situations d'urgence. Mais il est clair qu'en de nombreux endroits, principalement dans les villages et les lotissements de datchas, où l'on ne disposait même pas du minimum, techniquement, humainement, ce sont vraiment les volontaires qui ont gagné le combat contre le feu.

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