L’homme qui refuse 1 million de dollars

Le mathématicien Grigori Perelman.Crédits photo : DR

Le mathématicien Grigori Perelman.Crédits photo : DR

On en parlait depuis longtemps sans vraiment y croire, c’est finalement devenu réalité : le mathématicien Grigori Perelman a définitivement refusé de recevoir le Prix du millénaire doté d’un million de dollars qui lui avait été décerné par l’Institut Clay pour les mathématiques en récompense de sa résolution de la conjecture Poincaré. L’argumentation de cette décision s’est avérée aussi surprenante que le refus lui-même. Perelman a déclaré ne pas être d’accord avec l’avis de la communauté mathématique : « Ses décisions ne me plaisent pas, je les trouve injustes. Je considère que la contribution du mathématicien américain Richard Hamilton à la résolution de ce problème n'est pas inférieure à la mienne ». La position du chercheur américain à ce sujet reste pour l’instant inconnue.

La décision d’attribuer le prix à Perelman avait été annoncée en mars dernier. Depuis, le grand public attendait avec impatience de savoir si le scientifique accepterait la récompense et, si tel était le cas, de quelle manière il comptait dépenser son argent. En effet, Perelman avait précédemment refusé un autre prix doté de dix milles dollars. Nombreux étaient ceux qui voulaient l’aider à résoudre ce problème difficile. Les communistes de Saint-Pétersbourg (la ville natale du chercheur) auront été les plus directs en lui adressant une lettre assortie d’un plan d’action. Premièrement, ils conseillaient au mathématicien de récupérer l’argent et, de préférence, avec des intérêts. Deuxièmement, ils lui suggéraient d’investir la somme dans la construction d’un centre scientifique pour enfants issus des familles défavorisées. Enfin, ils émettaient le souhait de le voir offrir cent mille dollars à la Fondation du Mausolée de Lénine.

Le « problème de Perelman » a également attiré l’attention des autorités russes. Le premier ministre, Vladimir Poutine, lors d’un discours prononcé devant les académiciens du pays – perpétuellement en quête de subventions auprès du gouvernement – a évoqué le cas Perelman sur un ton à la fois badin et sérieux. « Nous nous efforçons de l’aider d’une manière ou d’une autre, mais même cet argent, il ne le prend pas », a-t-il ainsi remarqué avec une sorte de fierté.

Jusqu’à présent inconnu de tous, le chercheur russe est donc devenu célèbre du jour au lendemain. Il est prévu de lui conférer le statut de « Pétersbourgeois émérite ». Viktor Vekselberg, chef du projet « Skolkovo », a invité le mathématicien à rejoindre le conseil scientifique de la Grande Ecole. Certains, comme Sergueï Mironov, le président du Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe - ndlr), aspirent même à gagner son amitié. A l’instar des communistes, il a récemment adressé à Perelman un courrier élogieux pour le féliciter de son exploit scientifique et le prier de bien vouloir le rencontrer pour aborder des problèmes de la science. A n’en point douter, les deux hommes auraient trouvé des sujets de discussion puisque Mironov a, lui aussi, d’une certaine manière, refusé de l’argent : selon sa déclaration d’impôts, c’est en effet le plus « pauvre » des sénateurs russes. Autrement dit, il vit sur son salaire. Mais cet appel est également resté sans réponse de la part de Perelman.

La raison de la popularité de Perelman est simple et la résolution de la conjecture de Poincaré n’a évidemment rien à voir là-dedans : cette expression scientifique ne dit absolument rien à la majeure partie de nos compatriotes. En réalité, c’est l’implacable refus qu’oppose le chercheur à l’argent qui en est la cause. On tente en vain de le lui imposer, et cela à une époque résolument matérialiste où tout le monde est invité à chercher enrichissement, dépenses sans freins et jouissance sans limites. Selon la logique d’aujourd’hui, l’argent est le mètre-étalon de la réussite, celui qui n’en a pas est considéré comme un « loser », il est tout simplement impossible de résister à cette pression. Or, voici soudain un certain Gricha (le diminutif de Grigori - ndt) Perelman surgit pour dire : merci, je n’en ai pas besoin. « Je n’ai besoin de rien, j’ai tout ce qu’il me faut », a dit récemment le mathématicien aux journalistes à travers la porte de son appartement. Ses voisins affirment pourtant que le niveau de vie du scientifique frôle la pauvreté.

Bien sûr, tout pourrait s’expliquer par l’extravagance du génie. Mais un ancien collègue de Perelman à l’Institut mathématique qui a travaillé avec lui jusqu’en 2005 a eu cette phrase qui met les choses en perspective : « Il est pointilleux à l’extrême. Il voyait parfois une violation des normes morales là, où en réalité elles n’existaient pas. » Toute la communauté mathématique pense que la démonstration de la conjecture a été établie par Perelman qui, à son tour, affirme que le prix doit être décerné à Richard Hamilton. Nous, ses contemporains, sommes persuadés qu’un million de dollars ferait notre bonheur et que ce genre de cadeaux ne se refuse pas. Perelman pense pourtant autrement. Saisissez-vous le sens ? Il a tout simplement d’autres critères moraux pour apprécier le bien et le mal. Il semble voir « la violation de normes morales là, où en réalité elles n’existent pas », mais il perçoit beaucoup plus de choses que nous tous. D’ailleurs, il est possible que ce soit précisément cette capacité qui l’ait aidé à résoudre cet « insoluble » problème mathématique.

La Russie contemporaine a un rapport compliqué à l’argent. Curieusement, si son absence est vécue difficilement, sa présence, voire son abondance n’arrange pas davantage les choses. Prenons un exemple, celui des formidables investissements réalisés par l’État dans le football et le hockey, deux sports aussi chers au peuple qu’aux autorités du pays. Aujourd’hui, l’entraîneur gagne des millions d’euros, les footballeurs aussi, les joueurs de hockey bien plus encore. Le bilan ? Notre équipe de football n’a pas même réussi à se qualifier pour la Coupe du monde et nos hockeyeurs ont perdu aux Jeux Olympiques et au Championnat du monde. Bref, on découvre que des salaires élevés ne suffisent pas et que les joueurs doivent avoir quelque chose de plus dans leurs cœurs ou dans leurs têtes. Je ne sais pas comment le dire plus clairement : ce quelque chose ne s’achète pas.

Quelle relation avec Grigori Perelman me direz-vous ? Il se trouve que lui, contrairement aux autres, possède ce « quelque chose », ce quelque chose dont la valeur dépasse le million de dollars. Il connaît sa mission, il sait ce qu’il veut. Dès lors, que peuvent bien signifier pour lui toutes les tentations du monde ?

Un collègue de Perelman, le mathématicien William Thurston, commente ainsi le refus du scientifique de recevoir son prix : « J’éprouve une profonde sympathie pour Perelman et j’admire sa force intérieure, sa pureté, sa capacité à rester fidèle à lui-même. Perelman nous a appris les Mathématiques. Peut-être, devons-nous désormais nous poser des questions sur nous-mêmes et prêter attention à son rapport à la vie. »

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