Prime au rendement égale mépris du danger (+Diaporama)

Mineurs de Kemerovo conduits à la mine en autobus.Crédits photo : Reuters/Vostock Photo

Mineurs de Kemerovo conduits à la mine en autobus.Crédits photo : Reuters/Vostock Photo

Valery Kozelskikh est maintenant retraité avec une grande carrière de mineur derrière lui. Il a passé 34 ans de sa vie sous la dure terre de Sibérie, dans un endroit très sombre : Raspadskaïa - la plus grande mine de charbon en Russie. Un trou noir qui est aussi le gagne-pain de toute une région.

En Russie, être mineur, c’est héréditaire. Kozelskikh a perdu son neveu âgé de 21 ans dans un accident à la suite d’un coup de grisou en 2002. « Après cette tragédie, nous avions peur de redescendre dans la mine. Mais peu à peu, on s’y habitue », dit-il.

La catastrophe qui s’est produite dans la mine de Raspadskaïa le 8 mai dernier a coûté la vie à 90 mineurs. Elle a remis en question la sécurité dans les mines russes et, plus précisément, celles des environs de Kemerovo. Située dans la région du Kouzbass, l’un des plus importants bassins charbonniers du monde, la mine de Raspadskaïa fournissait près de 10 % du charbon à coke en Russie. Désormais, elle est fermée pour une durée indéterminée. Une étude réalisée quelques mois avant l’explosion avait révélé à quel point ce gisement était devenu une véritable bombe à retardement souterraine au contact des brusques émanations de méthane qui s’y multipliaient.

Pendant tout le mois de mai, à la place des mineurs émergeant de la mine dans la nuit, ce sont leurs proches qui s’en dégageaient, lors de veillées où ils brûlaient à la mémoire des morts des bougies dont la lumière perçait à peine les ténèbres. Des mineurs en colère ont même attaqué la police locale avec des pierres, selon l’agence Reuters, et 28 d’entre eux ont été arrêtés par les forces de l’ordre.

Il suffit de marcher dans une des rues de Kemerovo pour se faire une idée de l’économie locale, ou de ce qu’il en reste. Nombre des bâtiments de la ville semblent ne pas avoir été restaurés depuis plusieurs décennies. Les principales industries manufacturières ont fermé dans les années 90, et les habitants locaux sont devenus encore plus dépendants des mines de charbon.

Or, la production charbonnière du Kouzbass n’a pas été affectée par la crise économique mondiale. Au cours des deux premiers mois de 2010, elle a augmenté de 17%. Mais les mineurs ne voient pas d’amélioration de leurs conditions de travail et ils ont fait manifesté leur indignation en descendant... dans la rue cette fois.

En 1991, Kozelskikh s’était déjà rendu à Moscou pour rencontrer les responsables gouvernementaux au nom de ses collègues. Aujourd’hui, 19 ans après, il regarde les dernières manifestations à la télévision. « L’attitude envers le travail des mineurs doit changer dans les administrations. L’extraction du charbon est une activité très lucrative, et la direction devrait en tenir compte lors du calcul des salaires », estime Kozelskikh.

« Les mineurs font toujours de leur mieux pour respecter le plan de production : c’est dans leur intérêt, car leur rémunération se compose du salaire mensuel et des primes, qui dépendent directement de la réalisation du plan ». Les bonus peuvent doubler les salaires, explique-t-il. Salaires qui varient entre 500 et 1 000 euros par mois. Selon les experts du secteur, la tendance à forcer la production pour accroître les primes favorise les catastrophes.

Une chose est certaine : ne pas atteindre l’objectif fixé se traduit par des pénalités financières pour les mineurs. L’un d’eux, Boris Refko, a récemment déclaré à Radio Free Europe que dans son travail, il est dans l’obligation de violer systématiquement les règles de sécurité au nom du rendement dont dépendent les primes.

Malgré les tragédies, génération après génération, les mineurs du Kouzbass continuent à descendre sous terre. Evgueni, le fils de Kozelskikh, est mineur, et n’envisage pas d’autre avenir pour son propre fils : « Je veux que lui aussi devienne mineur. C’est un vrai travail d’homme, honnête et stable ».


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