Juifs russes et fiers de l’être

Nombreux sont ceux qui profitentde leur liberté de culte nouvellement acquise.Crédits photo : Efim Grosman, Photoxpress

Nombreux sont ceux qui profitentde leur liberté de culte nouvellement acquise.Crédits photo : Efim Grosman, Photoxpress

Les juifs russes ont désormais l’embarras du choix pour pratiquer librement leur religion et vivre selon les préceptes de la torah. À condition de résider dans les grandes villes.
Ana Sorokina, une jeune femme de 33 ans aux yeux bruns intenses et les cheveux cachés par un foulard, baisse la tête pour réciter sa prière du Shabbat qui inaugure la journée de repos pour tous les juifs de la planète.

C’est un rituel pour cette Moscovite qui a redécouvert ses racines juives avec une grande ferveur, ces dernières années. Bien qu’elle ne soit pas juive orthodoxe, Sorokina respecte la cacherouth et enseigne le yiddish dans plusieurs universités russes, tout en étant membre de diverses associations juives, dont le e-club, un groupe pour les 25-45 ans qui veulent explorer le mode de vie juif dans le cadre des dîners de Shabbat, des retraites et des projets sociaux.
« Je suis ce que l’on appelle une ‘néo-yiddishiste’ », dit Sorokina, « je suis très loin des orthodoxes, mais je mène une vie pleinement juive ».

On estime à 400 000 le nombre de juifs en Russie (2 millions selon les chefs religieux juifs orthodoxes), et nombreux sont ceux qui profitent de leur liberté de culte nouvellement acquise. Au Centre culturel judaïque de Nikitskaïa (CCJ), à Moscou, les enfants et les retraités apprennent l’hébreu, tandis que des conférences, des lectures et des cours couvrent tous les aspects du judaïsme. Selon la directrice du centre, Réguina Yoffe, l’intérêt est tel que les candidats à l’adhésion sont sur des listes d’attente. Le CCJ compte actuellement 10 000 membres.

De nombreux juifs russes ont encore un rapport ambigu avec la religion après 70 ans d’athéisme forcé et un taux élevé de mariages mixtes. Mais ils sont également curieux de leur appartenance, une partie de leur identité ayant été longtemps dissimulée de peur et de honte.

Maria Mourachova, 26 ans, a grandi dans un foyer athée 
typique, avec une mère juive et un père russe non juif, qui se définissaient comme membres de l’intelligentsia soviétique avant tout. Voulant approfondir ses 
racines juives, elle a fait un 
voyage parrainé en Israël. Aujourd’hui installée à Moscou, elle travaille au CCJ : « En tant que juive, il est fondamental pour moi de faire en sorte que des coreligionnaires qui ne sont pas affiliés ou qui ont peur de cette étiquette juive, puissent se sentir fiers d’être juifs en Russie », dit-elle.

À Moscou, Saint-Pétersbourg et une poignée d’autres grandes villes, la communauté juive est florissante. Les restaurants kacher, les synagogues, les yeshivas (écoles religieuses) sont omniprésents, et même les employeurs sont sensibles aux besoins particuliers des juifs pratiquants. Mais partout ailleurs, c’est une autre histoire.

Arrivé en 2004 à Tomsk, une ville de 500 000 habitants en Sibérie occidentale, le rabbin Levi Kaminetski fut étonné d’y découvrir une communauté juive atomisée là où elle avait prospéré jadis, parmi les exilés de la Russie tsariste et les marchands qui pourvoyaient à leurs besoins.

Kaminetski, membre du Habad, un mouvement international hassidique dédié à la diffusion du judaïsme, a entrepris de reconstruire la synagogue principale de la ville, fonder un centre communautaire et des écoles. Mais sur 15 000 âmes, il n’en voit que 500 pour les grandes fêtes, le nombre de pratiquants réguliers étant bien moindre. « Il n’y a rien eu pendant 80 ans », explique-t-il. « Mais l’annihilation n’a pas été totale. Les traditions se transmettaient encore dans le cercle familial ». Kaminetski assure que son objectif principal n’est pas de faire en sorte que tout le monde devienne pratiquant, mais que chacun se sente juif, en découvrant les traditions et en participant aux fêtes.

Pour autant, tous les nouveaux voisins de Kaminetski n’apprécient pas ses efforts. La synagogue, encore en construction, a été vandalisée plusieurs fois à coup de pierres et de graffitis antisémites.

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