Une fortune dans la douche : le parcours en beauté d’un Français en Russie

 Megrelis vit en Russie depuis 1993.Photo d’Anna Artemeva

Megrelis vit en Russie depuis 1993.Photo d’Anna Artemeva

« Puisses-tu vivre au temps des changements » : le Français Nicolas Megrelis semble avoir suivi en Russie ce précepte chinois, négociant avec un égal bonheur les envolées et les crises de l’économie post-soviétique.

Si vous n’avez pas vécu dans la Russie du début des années 1990, vous aurez bien du mal à vous représenter cette époque. Deux putsches, une inflation galopante, la destruction de l’économie planifiée, des règlements de comptes publics entre bandits, et les premiers pas incertains du capitalisme. Aujourd’hui, on les appelle les « folles années 90 ». En ce temps-là, il était aussi rapide de tout perdre que de monter une affaire en or. C’était une époque bénie pour les veinards au cœur bien accroché, sachant surmonter l’insurmontable avec une persévérance bornée et ne craignant pas de fonder des entreprises en Russie. Nicolas Megrelis est justement de cette trempe. « Vous comprenez », raconte-t-il, « tout était possible alors. Tout ! Il n’y avait aucune concurrence et le marché était énorme».

À l’origine de son histoire, un gros coup de chance : « La boutique Nina Ricci a été ouverte à Moscou en 1992, mais dès 1993, avec le début de la privatisation, les responsables ont simplement abandonné le magasin, en me le laissant gratuitement ». C’est comme ça que Megrelis commença à vendre des produits de beauté dans une boutique luxueuse en plein cœur de Moscou sous une enseigne prestigieuse.

Il débarquait alors tout frais émoulu d’une université américaine. Il était arrivé en Russie à l’invitation de son père consultant, dont le carnet d’adresses et le réseau de relations couvraient les étrangers comme les Russes. On faisait tout sauf s’ennuyer à Moscou. La chance et les expériences excitantes se cueillaient à tous les coins de rue.

La boutique Nina Ricci devint un terrain d’entraînement pour Megrelis. Sans crainte des changements incessants des règles du jeu dans la vie et dans les affaires, il étudia attentivement toutes les ficelles du métier d’importateur et de vendeur de cosmétiques. Il décrocha le gros lot avec la crise de 1998. « En 1998, mes affaires ne tournaient pas très bien. Je voulais distribuer aussi d’autres marques, j’étais en pourparlers avec The Body Shop, L’Occitane et d’autres, mais ils ont tous refusé. J’ai donc décidé de créer quelque chose à moi », raconte Megrelis.

C’est alors que l’économie tout entière s’écroula. « Il nous manquait des financements », se souvient-il. « Je venais de recevoir un crédit de 100 000 dollars de la Bank of Austria, la veille de la crise. Et là, imaginez-vous... »

Megrelis peignit lui-même les murs de la première boutique de sa future chaîne baptisée « Dlia doucha i douchy » (jeu de mots signifiant « Pour la douche et l’esprit »), n’ayant pas de quoi payer un ouvrier. Son calcul était simple. À l’époque, on ne trouvait pas en Russie de gel douche de qualité à des prix raisonnables. « Des gels douche coûtant entre 20 et 50 dollars, ce n’est pas normal ! », se souvient-il. Il n’a jamais douté que les Russes pensaient de même. C’est avec émotion que Megrelis évoque l’inauguration de son premier magasin sur Tchistye Proudy, dans le centre de Moscou : « Dès le premier jour, nous avons compris que le succès serait au rendez-vous ! » La marchandise partait vite, et la clientèle affluait. Une fois de plus, Megrelis sortait gagnant de la crise, malgré son endettement personnel et les problèmes financiers du pays.

Les ventes de la chaîne augmentaient irrésistiblement. Son expérience d’importation des cosmétiques lui fut d’une grande utilité. Les produits venaient d’Italie, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud entre autres. Ses fournisseurs, de petits entrepreneurs étrangers dont certains fabriquaient leurs crèmes à la maison, eurent accès à l’immense marché russe.

Pendant ce temps, le pays changeait. C’était le début de la décennie 2000, plus stable. De célèbres concurrents étrangers ouvrirent des boutiques en Russie, mais sans affecter les affaires du jeune homme : « Le marché est tellement vaste qu’il y a de la place pour tout le monde, je ne sens pas la concurrence ». Les bandits en vestes couleur framboise, omniprésents jusque-là, finirent par disparaître ou se ranger. Aujourd’hui, les entrepreneurs n’ont plus affaire à la mafia ou aux fonctionnaires corrompus, ils doivent désormais trouver un terrain d’entente avec le fisc.

« En France, l’inspecteur te dit combien tu dois, et tu lui réponds en combien de fois tu pourras payer. Ici, en Russie, ils exigent tout, tout de suite, et peu importe si, au passage, je suis contraint de licencier des gens pour trouver les fonds », s’indigne Megrelis.

La dernière crise économique mondiale a touché la Russie plus tard que les autres, mais ne l’a pas contournée. « Avant la crise, nous ne faisions que croître, et maintenant, bien sûr, les ventes ont chuté, de beaucoup en janvier, mais depuis mars la situation est stable. Nous avons dû réduire le personnel, de 1 000 à 800 employés », explique l’entrepreneur avec regret. Mais il remarque aussi que « ceux qui sont restés apprécient davantage la possibilité de gagner de l’argent. Avant la crise, beaucoup saisissaient la moindre occasion pour trouver un autre emploi. Aujourd’hui, ils apprécient leur situation ». Se refusant à des comparaisons entre personnel russe et personnel français, Megrelis note que « partout il y a des gens qui travaillent bien et d’autres qui travaillent mal ».

Ce temps des changements a été éclairé par une nouvelle idée. Avant la crise, Megrelis avait acheté deux franchises françaises, « Jeff de Bruges » et « Au nom de la rose ». Le chocolat s’est mal vendu, mais les fleurs ont eu du succès, même en période difficile. Le « truc », c’est que ses roses coûtent 40-70 roubles (1-1,8 euros), ce qui est incroyablement peu pour Moscou. De plus, les fleurs sont toujours fraîches et le personnel irréprochablement attentionné avec les clients. Megrelis possède onze magasins de fleurs à ce jour, et compte en ouvrir davantage.

Il partage volontiers son expérience avec les autres entrepreneurs français qui se sont lancés ou prévoient de se lancer dans les affaires en Russie. Il en parle ainsi : « Il faut absolument éviter de contourner la loi ici, ne jamais donner de pots-de-vin, sinon tu t’embourbes, et c’est terminé. Et toujours se rappeler que tu es un invité. Je dirais la même chose à n’importe quel étranger en France. Il ne faut jamais l’oublier ».



DOSSIER

Nicolas Megrelis

NATIONALITÉ : français
ÂGE : 41
EN RUSSIE : depuis 1993
BUSINESS : L’entreprise « Dlia doucha i douchy », fondée en 1998, est composée de 225 boutiques et vend des produits pour le soin du corps et la thérapie aromatique, le bain et le sauna. La chaîne possède également 11 magasins « Au nom de la rose ».
ÉTAT CIVIL : épouse américaine et quatre enfants.




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