La nouvelle vogue du cinéma d’auteur

Andreï Zviaguintsev a reçu le Lion d’orà la Mostra de Venise en 1993 pour son film « Le Retour ».Photo de Clayton Chase, Photobank/Getty Images

Andreï Zviaguintsev a reçu le Lion d’orà la Mostra de Venise en 1993 pour son film « Le Retour ».Photo de Clayton Chase, Photobank/Getty Images

Présent à Cannes avec la suite de « Soleil trompeur » (descendue en flammes par la critique russe), Nikita Mikhalkov a de la concurrence.
Saturé de symbolisme pesant, Soleil trompeur 2 : l’exode ressuscite les personnages - un commandant de l’Armée rouge, un officier du NKVD, et la femme qu’ils aimaient tous les deux – censés être tous morts à la fin du premier film, à l’apogée de la terreur stalinienne. Les critiques russes ont vilipendé l’épopée à 43 millions d’euros, en la qualifiant de voyage sentimental déplorable et raté. Mais Nikita Mikhalkov, le tsar du cinéma russe, fait fi de la critique. Son film fait partie de la sélection 2010 du Festival de Cannes, où la première partie avait remporté le Grand Prix du jury en 1994.

Mikhalkov, personnage très controversé, est un pan de l’industrie cinématographique à lui tout seul. Si sa créativité connaît des hauts et des bas, ses affaires fleurissent. Plus largement, c’est le cinéma russe qui traverse une véritable renaissance. Ces dix dernières années lui ont rendu sa renommée, et son succès auprès de l’audience domestique, même si le cinéma russe n’a pas échappé aux effets de la crise.

« Certains objectifs des cinq dernières années n’ont pas été atteints », explique Stephen Norris, un historien de l’université de Miami et auteur d’un livre à paraître sur le cinéma russe. « Mais en même temps, les grandes avancées depuis 2000 ont tenu ». Exemple : les milliers de salles de cinéma qui ont ouvert dans les nouveaux centres commerciaux des villes de Russie, et ce n’est pas fini.

Depuis peu, les réalisateurs soviétiques et le cinéma d’art et d’essai font un retour discret mais prometteur. Des films tels que l’envoûtant Retour d’Andreï Zviaguintsev (2003), ou l’hilarant Accordeur de Kira Mouratova (2004), témoignent des retrouvailles du cinéma russe avec l’avant-garde soviétique.

Parmi les réalisations qui ont eu le plus de succès ces derniers temps, beaucoup étaient ouvertement nostalgiques, ont noté les critiques, mais cette tendance s’épuise. « On observe un rejet net de l’utilisation du cinéma pour débattre de l’identité nationale », commente Norris.

Plus intéressante : la réaffirmation des valeurs de l’avant-garde soviétique chez les réalisateurs, dont les meilleurs endossent volontiers les principes moins populistes mais plus esthétiques des grands maîtres russes, de Eisenstein à Tarkovski.

Ironie du sort, c’est la chute de l’URSS qui a quasiment paralysé la production cinématographique, avec seulement 13 films sortis en 1997 et 4 millions d’euros au box-office, selon le magazine Kinobusiness .
Mais dès la décennie suivante, le nombre de films produits en Russie a augmenté chaque année. En 2004, Night Watch a rapporté plus de 12,5 millions d’euros, et a été suivi par une brochette de gros succès, tels que La 9e compagnie (un film d’action sur des soldats en Afghanistan pendant l’invasion soviétique), Le Gambit turc (un film d’action historique narrant la guerre russo-turque de 1877 en Bulgarie) en 2005, et Day Watch l’année d’après, qui a rapporté 25 millions d’euros.

Les revenus ont chuté brutalemment en 2009, des dizaines de projets furent abandonnés, mais l’économie russe s’est remise sur pied plus vite que prévu, et les spectateurs ont réinvesti les salles obscures dont le nombre augmente tous les jours. Sur un marché très fragmenté, Karo Film est en tête avec seulement 6% des parts. Le réseau possède 120 salles à travers tout le pays, dont la moitié dans des multiplexes, le reste en salles soviétiques rénovées.

Le distributeur le plus célèbre reste Rising Star Media, dirigé par l’américain Paul Heth qui, en ouvrant le cinéma Kodak au centre de Moscou en 1996, inaugurait la première salle de standing européen en Russie. Aujourd’hui, l’entreprise est partenaire avec Ikea Mega, et gère des salles dans les grands centres commerciaux du géant suédois.

La construction de nouvelles salles, plus vastes et plus modernes, ainsi que l’introduction de la 3D, ont revigoré l’industrie cinématographique en Russie, tout en faisant la part belle aux productions hollywoodiennes. En témoigne le triomphe d’ Avatar de James Cameron, qui a ébranlé tous les records au box-office en rapportant 16 millions d’euros le week-end de sa sortie, et plus de 78 millions d’euros au total, et les non moins fulgurants succès d’ Alice au pays des merveilles , puis de Dragon et du Choc des Titans . Selon Neva Film, il y a désormais 2 100 salles modernes en Russie, la moitié dans des multiplexes avec cinq écrans ou plus, et presque 400 avec la 3D.

Pour Charlotte Jones, critique de cinéma à Screen Digest, la Russie fait partie des cinq pays européens les mieux équipés en 3D, et accroît ses profits en augmentant le prix des places.

L’année a été bonne pour les producteurs russes. Et depuis 2002, les plus importants studios reçoivent un soutien financier de l’État. Par conséquent, les producteurs investissent avec confiance dans des films à gros budget, tandis que les studios internationaux commencent à s’intéresser au marché russe.

Le mauvais accueil de Soleil trompeur 2 incitera certainement les réalisateurs russes à repenser la formule du film patriotique, même si Mikhalkov a déjà tourné le troisième volet de son épopée dont la sortie est prévue en 2011. Mais une nouvelle ère se profile à l’horizon. Norris espère que les dizaines de réalisateurs avant-gardistes dont dispose désormais la Russie attireront les gros budgets. Alors le résultat pourrait être gagnant, en attendant Cannes 2011.



Retour sur une perle révolutionnaire

Les amateurs parisiens de raretés cinématographiques sont conviés à une projection exceptionnelle de Miss Mend (1926) de Fedor Otsep et Boris Barnet. Les aventures rocambolesques de l’intrépide dactylo Miss Mend contiennent toute la créativité et la fougue avant-gardistes des années 20 soviétiques. Ce feuilleton muet en 3 épisodes (quatre heures au total) sera mis en musique par le quintette improvisation de Aidje Tafial.
Cinéma Le Balzac, le 3 juin, de 19h30 à... tard dans la nuit.
Détails sur cinemabalzac.com





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