Kaliningrad : l'avant-poste du changement

Plusieurs manifestations rassemblant jusqu’à 10 000 personnesont pris de court les autorités de Kaliningrad.Photo d’Igor Zarembo, RIA Novosti

Plusieurs manifestations rassemblant jusqu’à 10 000 personnesont pris de court les autorités de Kaliningrad.Photo d’Igor Zarembo, RIA Novosti

Un samedi soir, à un carrefour du centre de Kaliningrad, la BMW X5 d’un entrepreneur local lancée à pleine vitesse a renversé un jeune homme sur un passage protégé. Le cortège du gouverneur régional Gueorgui Boos, qui passait par là, a stoppé net. Au grand étonnement des témoins, la portière de la limousine s’est ouverte, le gouverneur est sorti et a appelé lui-même les services d’urgence.
Comme cela arrive malheureusement souvent, le gouverneur a dû longuement patienter et parler à plusieurs opérateurs différents. Il a alors décidé d’appeler directement le ministre de la Santé régional, Elena Kliouïkova, qui ne répondit pas. L’ambulance n’arriva qu’au bout d’une demi-heure.
Pendant tout ce temps-là, la victime s’était vidée de son sang dans l’hiver glacial. La ministre de la santé fut limogée à la suite de l’accident.

« Il y a encore deux mois, c’eût été inimaginable. Le pouvoir a changé de comportement après les manifestations », dit Andrei, un habitant de Kaliningrad. Les opposants au gouverneur l’ont immédiatement accusé d’avoir voulu se mettre en avant alors que son apparition sur le lieu de l’accident était purement due au hasard. Or, c’est un fait avéré que les cortèges de hauts fonctionnaires ne s’arrêtent pas dans ce genre de situations.

Dures années 90

En 2005, quand le Kremlin a décidé de confier la gouvernance de la région de Kaliningrad à un jeune et ambitieux homme d’affaires proche du maire de Moscou Youri Loujkov, cette singulière région souffrait d’une gestion exécrable. Kaliningrad était un lieu de scandales permanent, liés à la corruption, auxquels s’ajoutaient les problèmes consécutifs à l’entrée des pays limitrophes dans l’espace Schengen.

« Avant 2004, nous voyagions librement en Pologne et dans les pays Baltes, on n’avait aucun problème pour obtenir un visa. Puis tout a changé », se souvient Vladimir, fonctionnaire du gouvernement régional. Le territoire risquait d’être complètement coupé de la Russie.

Malgré les multiples exonérations fiscales et un statut économique particulier, la région souffre d’un vrai sous-développement dû en partie au fait que dans le passé, les autorités soviétiques l’ont laissée à l’abandon, convaincues qu’elles seraient en fin de compte obligées de la rendre à l’Allemagne, son ancienne propriétaire.

Dans les années 1990, on y entendit des voix séparatistes proposant de la rattacher à l’Allemagne et de rendre à Kaliningrad son nom d’origine, Königsberg. Bien que ces propositions n’aient jamais été sérieusement envisagées, les rêves d’une vie européenne heureuse et aisée n’en ont pas moins toujours été présents dans les discussions des habitants, témoins directs du niveau de vie nettement supérieur des pays limitrophes. Pour y répondre, le gouverneur Boos a lancé son plan d’action en faisant construire une autoroute.

Les nouveaux secteurs

Quand on arrive à Kaliningrad, la première chose qui saute aux yeux est l’autoroute à quatre voies, parfaitement plane, sécurisée et éclairée, entre l’aéroport et le centre-ville. Un exemple quasi unique en Russie, pays connu pour la qualité très médiocre de ses routes. Il s’agit d’un tronçon d’un grand anneau qui reliera Kaliningrad aux stations balnéaires de l’ouest et du nord de la région, pour un budget de près de 300 millions de dollars.

« Les Kaliningradois croient qu’on ferait mieux de décongestionner les rues de la ville en aménageant les croisements », dit Solomon Ginsbourg, député de l’opposition à la Douma régionale.
« Voulez-vous dire que personne ne va jamais à l’aéroport ? », objecte un autre représentant de l’opposition politique, le député Vitautas Lopata.

L’opposition se réveille

La route est, pour le moment, la réalisation la plus visible du gouverneur. Ses projets ambitieux de construction d’une marina de luxe au bord de la Baltique ou d’aménagement d’une piste de Formule 1 sont restés dans les tiroirs. Les autres initiatives ont été anéanties par la crise.

Ce sont bien les conséquences de la crise et les décisions prises par les autorités, en janvier dernier, qui ont fait sortir de leur maison des milliers de Kaliningradois pour revendiquer la démission de Boos et de Vladimir Poutine. La hausse des tarifs des services municipaux et l’augmentation des taxes sur les véhicules furent la goutte qui fit déborder le vase.

« Autrefois, je ne m’intéressais pas à la politique », explique Constantin Dorochok, l’un des initiateurs du meeting. « Au milieu des années 90, j’avais mon affaire. Il s’agissait de revendre en Russie des voitures européennes d’occasion ».

Il y a quatre ans, Dorochok a reçu – comme bien d’autres petits patrons locaux – un avis d’imposition de 750 000 euros. Une taxe introduite par Moscou pour mettre fin à l’importation de voitures étrangères d’occasion a tué son business. D’où sa colère.

Le patron de bar Vitautas Lopata, un autre fameux opposant kaliningradois, est lui réputé pour être parfaitement honnête et en règle avec le fisc. « Si j’ai adhéré à l’opposition, c’est parce qu’on m’a harcelé avec des contrôles. L’ancien maire Savenko n’autorisait pas la création de nouveaux cafés », se lamente Lopata, qui s’est fait élire député. « Alors j’ai décidé de me consacrer à la politique pour défendre les droits des entrepreneurs ».

À la question de savoir comment il arrive à payer les impôts tout en conservant son affaire, il répond qu’il ne s’agrandit pas, qu’il ne part presque jamais en vacances et qu’il se passe d’acheter une nouvelle voiture.

Lopata et les autres représentants de l’opposition reconnaissent que le gouverneur a changé depuis les manifestations. « Si, autrefois, le gouverneur ne pensait qu’à des projets de grande envergure et n’écoutait personne, aujourd’hui, il rencontre régulièrement l’opposition, il prête l’oreille à des problèmes plus banals et réagit à nos idées », admet Ginsbourg.

Une des questions les plus épineuses consiste aujourd’hui à identifier les futures sources de croissance les plus pertinentes pour la région. Le tourisme vert semble offrir de belles perspectives. À quarante kilomètres au nord de la ville se trouve le parc national Kourchskaïa Kossa (classé au patrimoine de l’UNESCO) avec ses grandes dunes de sable improbables sous ces latitudes et ses étranges arbres sinueux aux allures d’objets d’art contemporains, connus sous le nom de « forêt dansante ».

Dans les années 90, cet espace s’est développé de façon assez chaotique en raison de l’absence d’infrastructures touristiques. Au milieu des cafés jalonnant la route, seule est ouverte une petite échoppe où l’on vend des chips périmées et des brochettes à la fraîcheur douteuse.

« Il y a ici de grandes possibilités pour le tourisme », croit Alexandre Blinov, maire de l’agglomération Yantarnoïé, qui a dû mettre sur pied son projet touristique à partir de zéro. Il y a encore cinq ans, l’endroit était surtout connu pour sa carrière d’ambre, qui a de tous temps attiré les voleurs. On y voit désormais un peu partout des panneaux invitant les touristes à visiter les curiosités locales, et les quartiers allemands sont en restauration.

Le maire a trouvé en Allemagne le fils d’un ancien habitant de la ville, qui a investi ici dans la construction d’un hôtel. « Nous avons misé sur le tourisme événementiel en organisant toutes sortes de festivals et de compétitions sportives, ce qui nous assure un flux continu de touristes. Les investisseurs bénéficient chez nous de conditions particulièrement favorables », estime Blinov.

La route de la plage passe toujours par les vieux garages, mais le chantier du futur centre touristique ne s’arrête jamais, même pendant la saison morte. Reste à espérer que les touristes seront sensibles au charme discret de Kaliningrad.



Entretien avec le gouverneur Georgui Boos

Les manifestations de l’opposition ? « Rien de grave »

EN FONCTION : depuis 2005
ÂGE : 47 ans
PARTI : Russie Unie

Quelle est la raison des conflits sociaux dans la région de Kaliningrad ?

C’est un phénomène normal dans toute société démocratique. Cela témoigne du très haut niveau de conscience civique des habitants de l’enclave russe. Les récents mouvements de protestation tiennent en outre aux effets de la crise : la baisse du niveau de vie sur fond de hausse des impôts et des taxes locales. Je ne vois rien de grave dans les manifestations. Mais si l’on veut vivre mieux, il faut travailler. Un meeting ne génère ni plus-value, ni marchandises.

Pensez-vous avoir réussi à apaiser la vague de manifestations ?

L’une des principales leçons est que nous avons besoin d’une nouvelle forme de dialogue entre le pouvoir et la société. Des possibilités de discussion constructive existent. Ce processus est déjà en cours. Je pense au conseil consultatif qui rassemble les représentants de tous les partis, de la Chambre, de l’opinion publique ainsi que les représentants des médias. L’émission en duplex récemment organisée par la télévision régionale constitue une autre forme de communication avec la population. Au cours de cette émission télévisée en direct, j’ai reçu plus de 1 500 messages en provenance des diverses localités. J’ai passé quatre heures à répondre à certains d’entre eux, les autres ont été classés et recevront obligatoirement une réponse.




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