Technopole sur Moskva

La technopole sera située à proximité immédiatde la grande école de commerce Skolkovo.Photo de Alexei Filippov, ITAR-TASS

La technopole sera située à proximité immédiatde la grande école de commerce Skolkovo.Photo de Alexei Filippov, ITAR-TASS

Moscou peine à convertir ses pétrodollars en hautes technologies. Mais au moins le lieu du mariage forcé entre scientifiques et oligarques a-t-il déjà été trouvé.

La future technopole russe agite les cerveaux au ministère des Finances. Il s’agit d’assembler le plus beau bouquet de rabais fiscaux pour attirer les investisseurs. D’après les premières fuites du ministère, un florilège sans précédent est à l’étude : jusqu’à 10 années de dispense fiscale ! Sans oublier un accès privilégié aux appels d’offres de l’État. La Commission pour la modernisation de l’économie auprès du Kremlin voit grand. L’État accepterait de se passer de toute une décennie de revenus en taxes foncières et impôts sur les bénéfices, sans parler des abattements consentis sur les charges salariales. Car il s’agit d’attirer des scientifiques qui ont depuis 20 ans massivement choisi d’émigrer en Occident, où leurs compétences sont rétribuées par des salaires bien supérieurs à ceux offerts par les instituts de recherche et les rares entreprises de haute technologie russes.

Attirer les cerveaux est l’un des principaux défis de la future technopole moscovite. « Des bons salaires ne suffisent pas », estime Olga Ouskova, présidente de NAIRIT, un syndicat d’entreprises du secteur de l’innovation. « Il faut également de bonnes conditions et la formation d’un creuset où hommes d’affaires et scientifiques peuvent se mêler de manière informelle pour échanger des idées, autour d’un café par exemple ». Quoi de mieux qu’un campus ? C’est ce qu’a du se dire Dmitri Medvedev lorsqu’il a choisi de loger la technopole dans l’immédiat voisinage de la future grande école de commerce de Skolkovo. Une école supposée rivaliser avec les plus prestigieuses universités mondiales du genre. 370 hectares offerts aux « start-up » (apparemment les capitaux étrangers seraient également les bienvenus) dans une zone verte proche du quartier des super-riches russes, à l’ouest de la capitale.

Sur ce point, Olga Ouskova est moins convaincue. « Il faut trois éléments pour une technopole réussie : le plus important est la proximité d’une université scientifique, ce qui n’est pas le cas de Skolkovo. Ensuite, il faut une infrastructure adéquate, des abattements fiscaux, une bureaucratie minimale et enfin, point fondamental, il est crucial que le coût des logements et des bureaux soit très abordable pour attirer les start-up ».

Son scepticisme est compréhensible. La Russie n’en est pas à sa première tentative de création de technopoles. Toutes les précédentes ont échoué. Toutes se sont transformées en espaces de bureaux standard, car la demande existe en la matière, ce qui n’est pas le cas des produits de l’innovation russe.

Olga Ouskova souligne que les critères devront être très judicieusement définis pour la sélection des projets admis à Skolkovo. Sinon, « le creuset de l’innovation pourrait se transformer aussitôt en paradis fiscal à domicile. » Les bureaux ont été envahis par les entrepreneurs copinant avec les officiels, tandis que les innovateurs sont restés à la porte…

La sélection des start-up invitées à Skolkovo sera opérée par la Commission pour l’innovation, directement placée sur l’autorité de Dmitri Medvedev. Ce dernier a nommé fin mars l’oligarque Viktor Vekselberg (Renova Group) comme directeur du projet. C’est lui qui s’attachera à attirer et présélectionner les projets. Ce choix n’est pas un hasard. Vekselberg est précisément le premier oligarque à convertir ses pétrodollars (il est actionnaire du pétrolier TNK-BP) en nouvelles technologies, appliquées à ses projets dans les nanotechnologies en coopération avec Oerlikon. L’homme d’affaires supervisera également le financement de la technopole, tandis que le prix Nobel de physique Jaurès Alfiorov dirigera le panel scientifique.

Dans l’industrie informatique, l’initiative du Kremlin fait naître des espérances. Pour Vladislav Martynov, président de la division ex-URSS chez SAP (n°1 de la conception de logiciels en Europe), Skolkovo a de bonnes chances d’être l’incubateur de l’innovation. « Il faut dire qu’on part de très bas », précise Martynov. « En Russie, l’investissement dans les technologies de l’information ne représente que 1% du PIB contre 3% en Chine et au Brésil. Aux Etats-Unis, ce taux est de 6% ! Je pense que grâce à Skolkovo, il remontera cette année en Russie. »

Bien que les Russes aient depuis longtemps envoyé des délégations en Californie pour étudier la Silicon Valley, modèle de toutes les technopoles, on voit aujourd’hui plus de différences que de ressemblances. Le Président Dmitri Medvedev aurait pu choisir pour son implantation une région au climat stimulant, comme la station balnéaire de Sotchi sur les bords de la mer Noire, ainsi que le suggéraient certains experts. Mais non, ce parc technologique sera situé à proximité de la capitale. Les oligarques russes, vivement encouragés à s’intéresser au projet Skolkovo, n’ont pas nécessairement besoin d’aller aussi loin que la Californie pour voir à quoi ressemble une technopole. Leurs lieux de villégiatures se situent en effet à un petit parcours de golf de Sophia Antipolis, la réponse française à la Silicon Valley…

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.