L’homme par qui la bonne vigne prend pied (+Diaporama)

Franck Duseigneur travaille dans la région de Koubandepuis 7 ans. Photo de Vladimir Anosov

Franck Duseigneur travaille dans la région de Koubandepuis 7 ans. Photo de Vladimir Anosov

Un vigneron d’origine bordelaise a relevé le double défi de révolutionner les techniques viticoles russes et le goût des consommateurs locaux

Si les mentalités et le marché du vin évoluent en Russie, les Français y sont pour quelque chose. Dans un climat pourtant froid, on produit aujourd’hui un cru de bonne qualité, et en quantité suffisante pour satisfaire environ un tiers de la demande intérieure. Les vins secs ont pratiquement supplanté les vins fortifiés sur le marché. Même les tonneaux sont produits en Russie grâce aux Français, dans la République d’Adyguée, à partir de chêne du Caucase.

La province de Krasnodar (anciennement Kouban), l’un des sites du sud de la Russie qui accueilleront en 2014 les Jeux Olympiques de Sotchi, est considéré comme la principale région productrice de vin russe. Ce n’est pas un hasard.

Le phénomène remonte à quelques années, lorsque des établissements vinicoles décidèrent d’investir à la fois dans la matière première, en achetant des vignobles, et dans la production. C’est pendant cette période qu’est née l’habitude d’inviter des spécialistes étrangers. Et les meilleurs dans le domaine sont encore les Français.

Franck Duseigneur, responsable de la vinification de la société russe « Château Le Grand Vostock », et Gaëlle Brulon, son épouse, ont été parmi les premiers à participer à ces nouveaux projets communs franco-russes dans la région de Krim à Kouban.

Le couple, qui vit depuis déjà sept ans au cœur de cette localité, donne des consultations à ses confrères russes. « En 2003, j’ai rencontré en Provence où je travaillais dans une cave, un consultant de Bordeaux qui participait au projet Château Le Grand Vostock », raconte Franck Duseigneur. « Il nous a proposé de venir à Kouban pour gérer l’exploitation, construire la cave et restructurer les vignes. Les terroirs nous étaient inconnus, le projet nous semblait stable du point de vue financier et les ambitions en matière de qualité étaient avérées.

« C’est pourquoi ma femme et moi avons décidé de venir travailler sur ce projet exceptionnel. J’avais à l’époque 26 ans. Je descends d’une famille de vignerons français ayant vécu en Algérie. J’ai appris ce qu’est le vin et comment le produire pendant mes études à l’ENITA de Bordeaux, ainsi qu’au cours de mon expérience professionnelle en Provence. Gaëlle, ma femme, vient de Paris ; nous avons fait nos études ensemble ».

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La cave de Kouban qui a accueilli le couple Duseigneur a été créée à l’image d’un château français dans la région de Krim, au sud de la province de Krasnodar. À ce jour, elle possède 500 hectares de vignes adultes et 35 hectares de vignes jeunes. Les pieds pour les nouvelles plantations ont été importés de la pépinière française Mercier. On y cultive également des cépages russes et géorgiens, ainsi que des hybrides. Le merlot de Bordeaux pousse ainsi à proximité du Rkatsiteli géorgien et du Krasnostop russe. « Nous avons non seulement dû acclimater les plants et les technologies aux conditions russes, mais également nous adapter nous-mêmes », se souvient Franck Duseigneur. « Kouban, malgré sa végétation splendide, ne ressemble pas aux paysages français. Le climat et les terroirs y sont différents. Le cycle végétatif est plus court qu’en France et les contrastes sont plus forts : au printemps et en automne, les jours chauds et froids alternent brusquement ».

À Kouban, qui promettait des possibilités illimitées, tout n’a pas été aussi facile que prévu, tempère Franck Duseigneur. Car au début des années 2000, les lois changeaient souvent et la sécurité des investissements n’était pas garantie par les autorités locales. « Nous sommes en effet venus en Russie avec le désir de reproduire exactement ce qu’on faisait en France, dit Franck Duseigneur. De plus, on a dû faire face à l’inertie d’un secteur bloqué par les vestiges de l’économie contrôlée. On a dû attendre longtemps pour mettre les innovations en route ».

Les spécialistes français ont su non seulement aider leurs collègues de Kouban à améliorer la qualité de leur produits, mais également à changer la réputation du vin russe. Aux yeux de nombreux consommateurs, c’était le vin le moins cher, le plus banal. Et pour cause. En Europe, les vins secs sont les plus demandés. En URSS, la première place était traditionnellement réservée aux vins fortifiés.

Dans la province de Krasnodar, où l’on cultive la moitié des vignes russes, la part des vins fortifiés était de 70%, les 30% restants revenant aux vins secs. De nos jours, la situation a beaucoup changé : les vins de table naturels représentent 90%, contre 10% de vins fortifiés.

« On a essayé de nous convaincre que les Russes aimaient les vins forts et sucrés à cause du climat froid », se souvient Franck, « mais selon moi, l’origine du vin fortifié et doux en Russie tient à un manque de ressources et de maîtrise technologique plutôt qu’à une adaptation des produits à la région. En rajoutant de l’alcool, vous les stabilisez et en les sucrant vous masquez l’acidité. Ainsi, vous obtenez une soupe aux fruits alcoolisée, qu’on peut boire, mais qui n’a rien à voir avec leur homologues catalans ou portugais. Nous avons réussi à faire changer d’avis les producteurs de vin locaux ».

La région de Krasnodar



L’usine de la région de Krim où sont produits les vins a été conçue par le célèbre architecte français Philippe Mazières. Les équipements ont également été importés de France. « Au Château Le Grand Vostock, on a recréé pour la première fois pour les Russes les technologies de production des bordeaux et bourgognes. On a pu créer des marques propres. Les technologies françaises ont été appliquées en partie pour la culture des vignes et la vendange, pour la fixation des taux de sucre et d’acidité, ainsi que pour les subtilités du traitement de la matière première », dit Franck.

Actuellement, Gaëlle, son épouse, contrôle la qualité des produits. Lui s’occupe pour sa part de la gestion quotidienne des travaux dans les vignes et à l’usine. Depuis 2006, en plus de cette activité, on lui a proposé la gestion de la totalité du projet. Les spécialistes français jouissent désormais d’une liberté totale et ont le droit de prendre les décisions finales.

Les autorités locales ont également soutenu le projet. Elles ont organisé toute une campagne de promotion de la culture de la boisson dans les media. Un programme de soutien des vignerons locaux sous forme de subventions, locales et fédérales, a été mis en place et il fonctionne depuis déjà deux ans. Des fonds sont également consentis pour l’acquisition d’équipements de pointe et pour la plantation de vignes.

Les vignerons français restent plutôt optimistes. « Le secteur s’oriente vers la qualité. Les vins de Kouban sont déjà vendus dans les plus grands restaurants et boutiques de Moscou et de Saint-Petersbourg, ce qui n’était pas le cas avant », affirme M. Duseigneur. « Mais nous sommes convaincus que les producteurs français eux-mêmes viendront vendre plus de vins en Russie, car il y a de belles perspectives. En effet, dans certains segments de produits haut de gamme, la concurrence des vins français par les vins russes et étrangers est encore faible ».

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