Le voisin de l’art contemporain

Oskar Rabine dans son atelier parisien.Photo de Victor Onoutchko

Oskar Rabine dans son atelier parisien.Photo de Victor Onoutchko

Dans le cadre de l’Année croisée France-Russie 2010, Paris accueille du 22 avril au 2 mai l’exposition «Born in the USSR – Made in France», qui présente les travaux de plus de vingt artistes, nés et ayant entamé leur carrière créative en URSS avant de s’expatrier à un moment ou à un autre en France pour y vivre et y créer. Les travaux d’Oskar Rabine, le patriarche du non-conformisme soviétique, occupent une place à part parmi les œuvres présentées. C’est précisément lui qui, en 1974, fut l’un des principaux initiateurs de « l’exposition bulldozer », certainement la plus célèbre action publique de l’art underground au temps de l’URSS. Il s’agissait d’une exposition de peintures en plein air, organisée par les avant-gardistes soviétiques dans le parc de Beliaïevo à la périphérie de Moscou. Les autorités avaient alors dispersé l’événement à l’aide de bulldozers (d’où le nom de l’exposition). Quatre ans plus tard, Rabine fut déchu de la citoyenneté soviétique et expulsé du pays. Il vit et travaille depuis à Paris. Aujourd’hui, son œuvre suscite un grand intérêt en Russie. En 2008, une exposition exclusivement consacrée à cet artiste s’est tenue à Moscou. Dans une interview à La Russie d’Aujourd’hui, Rabine fait part de sa vision de l’art contemporain.
Faisons un retour en arrière en 1974, dans le parc de Beliaïevo. Vous et vos confrères souhaitiez alors opposer votre art au réalisme socialiste qui régnait alors en URSS ?

Mais enfin, il ne pouvait être question d’aucune opposition... Comment quelque chose pouvait-il s’opposer à l’art officiel, soutenu par toute la puissance d’un Etat géant et l’idéologie politique ? Nous, un petit groupe d’artistes qui n’étaient pas autorisés à exposer car n’étant pas membres de l’Union des artistes de l’URSS et parce que nous ne dessinions pas conformément aux canons de la peinture soviétique ? Nous avions uniquement eu envie de réaliser une exposition de rue de nos travaux sur un terrain vague du parc de Beliaïevo, où les moscovites se promenaient le week-end, et nous avions de façon tout à fait officielle demandé l’accord des autorités. Nous avions choisi parmi nos œuvres les plus anodines. On nous avait répondu de façon singulière : « Nous ne pouvons vous interdire de réaliser l’exposition, mais nous vous recommandons expressément de ne pas faire ça ». Nous avons tout de même décidé d’exposer. D’autres artistes, qui avaient entendu parler par hasard de l’exposition, s’étaient joints à l’initiative.

Et quand nous nous sommes rassemblés dans le parc, des policiers en civil se sont soudains ramenés. Un bulldozer est apparu. On a commencé à nous chasser, mais nous refusions de déguerpir. La force a pris le relais, les machines se sont avancées. Les peintures, bien sûr, ont été écrasées dans la boue. En fait, tout cela aurait pu en rester là : une journée de la vie de la capitale. A qui cela pouvait bien importer ? Mais des correspondants occidentaux s’étaient rendus sur les lieux. La police n’y est pas allée avec des gants avec eux non plus. Un photoreporter américain a reçu un coup sur son appareil et a perdu des dents. Cela a eu un grand retentissement. J’ai, avec mon fils et plusieurs collègues, été arrêté pour hooliganisme. On en a pris pour 15 jours mais en fait on nous a relâchés après quelques jours. D’ailleurs, certains artistes furent ensuite autorisés à exercer leur profession. Des expositions de rues commencèrent progressivement à apparaître. Mais mes relations avec les autorités ne se sont pas améliorées, et suite à des allusions insistantes, et non sans avoir bénéficié de l’aide de ces mêmes autorités, je suis parti en France avec ma famille.

Qu’est devenue la France pour vous ? Et que peut-on dire de la création des artistes en France et en Russie aujourd’hui ?

La France, c’est un bien grand mot. Il s’agit surtout de Paris. Aujourd’hui c’est ma maison. Paris au sens étroit - mon atelier, là où nous nous trouvons désormais, - c’est ma maison. Je me suis approprié ici chaque centimètre carré. C’est ma deuxième patrie. J’ai une peinture qui s’appelle « Patrie numéro un ». Et ça, évidemment, c’est ma patrie numéro deux (rires).

Quand on me demande si je pense être un artiste russe ou français, je réponds : soviétique. Et je le dis très sérieusement. Quand nous sommes partis pour la France avec ma famille, j’avais déjà 50 ans, j’étais un adulte, un homme formé en Union soviétique. J’étais soviétique. Comment pouvait-il en être autrement ? Ce n’est que le jargon politique qui m’a qualifié d’antisoviétique, ce qui est en soi absurde. Quand en France quelqu’un est en désaccord avec quelque chose, on ne le qualifie pas pour autant d’antifrançais. A moins qu’il commette un crime absolument épouvantable contre l’Etat.

En ce qui concerne la Russie et la France, si l’on compare la situation artistique, on peut dire qu’il n’existe pas de différence entre la France, les Etats-Unis ou d’autres pays civilisés et Moscou. De part et d’autre il existe une forme d’art officiel, soutenu par l’Etat, et il y a celui qui existe de lui-même, acheté par des collectionneurs privés, comme c’est par exemple mon cas.

Possédez-vous au sein de la génération d’artistes actuelle des disciples ou des héritiers ? Dans le fond, en quoi les artistes actuels sont-ils différents de vous ?

J’ai du mal à penser la nouvelle génération. Je mène une vie assez recluse. Bien sûr, je reçois des gens, mais ce sont en général des personnes qui s’intéressent à ce que je fais. Ma conception de l’art contemporain provient d’Internet. Grâce au Net, je peux suivre l’évolution de la situation, lire des articles et des critiques d’expositions. Bien sûr, je suis les expos qui ont lieu autour de moi à Paris. Mais je ne me risquerais pas à évaluer toute une génération.

Je n’ai pas de disciples parce que je n’ai jamais été capable d’enseigner. Et même si je le pouvais, ma conscience m’en empêcherait. Comment pourrais-je dire à quelqu’un : dessine comme ça, écris comme ça ? Et lui de me montrer le Centre Pompidou voisin, où l’on peut trouver sur un haut socle en marbre un des symboles de l’art français : le pot doré. Il me dira : « Mais qu’est-ce que tu me racontes là ? Le voilà l’art ». Et en effet, c’est le musée national d’art contemporain. Il rétorquera : « Va le voir. De quel droit tu me fais la leçon ? ». Comment donc enseigner ? Et quoi ?

Qu’est-ce que le non-conformisme de nos jours ?

Au début du XXe siècle, le non-conformisme c’était les conceptions artistiques d’avant-garde de Malévitch. Je le cite uniquement en tant que figure de proue. Il n’était pas le seul, loin s’en faut. Ces artistes n’étaient pas reconnus, on ne les exposait pas dans les musées. Au cours du siècle toutes ces idées ont épuisé leur caractère avant-gardiste, même si l’art continue à reposer, de nos jours, sur ces conceptions. Pourtant l’art avant-gardiste est depuis belle lurette devenu un art élitiste. Seul un cercle restreint de personnes est habilité à décider, en se fondant sur ces idées, ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, ce qui est bien et ce qui est mal. Le public n’a pas son mot à dire sur ce thème. Une sorte de terreur intellectuelle. On a muselé tout le monde, même si on n’a pas recouru à la police comme c’était le cas en Russie. N’ayez jamais le toupet de dire que vous n’aimez pas l’art contemporain... On vous répondra par le mépris. On ne jugera même pas nécessaire de répondre.

Aujourd’hui les non-conformistes, à mon sens, ce sont ceux qui cherchent un support dans l’histoire de l’art. Même si les principaux déconstructeurs étaient Picasso et Matisse, ils ont été élevés dans la culture ancienne, c’est pourquoi même en détruisant ils créaient des choses remarquables. Pour réfuter et créer quelque chose de personnel, il est indispensable de prendre son élan en s’appuyant sur quelque chose. C’est une tâche ardue que de commencer sur une page blanche quand tout est détruit. Mais l’avant-garde elle non plus n’a pas eu pas la tâche facile. Même les impressionnistes n’étaient pas reconnus au début. Toutefois, on veut croire dans l’humanité et dans le fait que le monde n’est pas limité, qu’il existe des gens différents : pendant que certains se taisent, d'autres pointent leur nez. Et je connais des artistes de la génération actuelle qui, consciemment ou inconsciemment, tentent de suivre cette voie. C’est une voie complexe. Même si chronologiquement nous sommes entrés dans le XXIe siècle, nos vivions toujours sur les idées du XXe siècle.

Toutefois, la crise récente constitue un signal. La crise n’a pas éclaté parce que quelqu’un a jeté de l’argent par les fenêtres. C’est une crise de l’ensemble du système du XXe siècle. Mondialisation, démocratisation. Les gens sont différents de ceux du début du XXe siècle. Les relations que les gens entretiennent avec le monde, les frontières et les contacts sont autres. Mes « voisins », les critiques d’art du Centre Pompidou, considèrent certainement qu’ils vont régner pendant encore longtemps sur ce musée. Mais je n’en suis pas vraiment convaincu. Au vu des changements survenus dans ma vie, dans le pays où je suis né -l’Union soviétique-, il est difficile de croire en quelque chose d’éternel. Qui vivra verra...

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