La Russie en Amérique latine, le grand retour (+Infographie)

Le président russe Dmitri Medvedev et son homologue  argentine Cristina Kirchner. GettyImages/Photobank

Le président russe Dmitri Medvedev et son homologue argentine Cristina Kirchner. GettyImages/Photobank

Medvedev, qui a assisté le soir du 14 avril avec la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner à la signature de douze documents de coopération entre les deux pays, a souligné que cette politique russe de prise de position dans la région ne devait pas préoccuper les pays tiers. « Et s’ils sont inquiets, a-t-il ajouté lors de la conférence de presse à la Maison du Gouvernement argentin, ce n’est pas notre problème ».
D’une certaine façon, cette posture de fermeté de la Russie s’inscrit dans le sillage d’une politique de retour sur le continent latino-américain, abandonné immédiatement après la chute de l’Union soviétique. Différentes visites de hauts fonctionnaires, une tournée cruciale de l’église orthodoxe russe, la mise en œuvre de programmes multimédias significatifs, l’importante montée en puissance commerciale de pays comme le Brésil, le Venezuela, la Colombie ou le Chili, sont venus s’agréger aux démarches politiques initiées par Moscou avec les leaders latino-américains. Ces efforts ont notamment contribué à consolider une position prépondérante au sein du concert international du BRIC constitué par le Brésil et la Russie, l’Inde et la Chine.

Cette fois, en transit vers le deuxième sommet du groupe qui s’est tenu à Brasilia, les 15 et 16 avril, Medvedev et son cortège de fonctionnaires et d’entrepreneurs étaient très attendus par les cercles d’affaires argentins. Mais aucun traité d’exécution réellement concrète n’a été signé. Pas plus que des contrats commerciaux. L’on n’a fait que confirmer des axes stratégiques de développement en matière de relations économiques.
Dans certains cas, il a été question des échanges, comme la commercialisation de la viande bovine argentine, mais l’accent a été mis essentiellement sur l’intégration économique, les investissements dans les projets d’infrastructure et la création d’entreprises conjointes dans des domaines aussi névralgiques que le nucléaire ou les hydrocarbures.

Durant la réunion d’affaires au siège historique du Jockey Club de Buenos Aires, le président Medvedev a commencé par louer le goût et la saveur de la viande argentine qu’il venait de découvrir dans un restaurant de la ville. Il a par la suite tempéré les affirmations du chef des services vétérinaires russes, Sergueï Danvert, qui avait, sur un ton direct et franc, averti ses confrères argentins que l’interruption actuellement redoutée des livraisons de viande argentine en Russie entraînerait une réorientation des acheteurs russes vers d’autres marchés.

Cette crainte fut par la suite dissipée par la présidente Kirchner elle-même durant la conférence de presse conjointe réalisée à la Maison du Gouvernement.

Medvedev a invité les producteurs agricoles argentins à s’implanter en Russie. Le chef d’État a rappelé qu’un des cinq grands programmes nationaux de modernisation de son pays était lié à la production d’aliments et a affirmé que l’Argentine pouvait parfaitement s’intégrer dans cette perspective.

Au cours de la réunion d’affaires, nous nous sommes entretenus avec le président des Chemins de fer russes Vladimir Iakounine, qui a réaffirmé la disposition de la Russie à remettre à neuf un réseau ferroviaire argentin à bout de souffle. « Sur 45.000 kilomètres de voies, seuls 20.000 sont en bon état », a-t-il précisé. A titre de premier pas, les Chemins de fer de Russie ont convenu avec le Secrétariat argentin aux Transports d’étudier l’électrification de la ligne suburbaine « San Martín». En fin d’année, cette étape devrait être complétée par la signature des contrats commerciaux ad hoc. Ceci mettrait donc un terme à une série d’études avortées de ce projet ayant sombré dans l’oubli, avec la participation d’entreprises russes qui étaient allées jusqu’à entamer les travaux préliminaires de chantier.

Le président de Chemins de fer de Russie a précisé que le financement du projet, qui devrait être assuré par la partie russe, bénéficierait de l’aval et de garanties de l’État argentin.

Sans le confirmer, Iakounine n’a pas exclu une participation de l’entreprise russe, à titre de rétribution, à la concession commerciale de cet embranchement suburbain, un des plus surchargés du Grand Buenos Aires.

Cependant, l’homme d’affaires a mentionné des projets de plus grande envergure et à l’échelle internationale, comme la modernisation et le rééquipement du chemin de fer Belgrano Cargas, dont il connaissait pleinement l’obsolescence et la désuétude technologique. Le responsable a même envisagé la possibilité d’instituer une entreprise dotée de fonds propres pour mener à bien ce projet.

Sur requête du président Medvedev, Iakounine s’est enquis d’un projet présenté par le groupe Eurnekián visant à concevoir et à construire la ligne ferroviaire transocéanique. Le tracé, censé traverser la Cordillère de Neuquén, unira le port de Bahía Blanca, sur la côte atlantique, avec les ports chiliens de Talcahuano et Concepción sur le Pacifique. Iakounine a fait remarquer que la Russie était aussi bien en mesure de construire le tracé, comprenant de longs tunnels, que d’équiper ce dernier. Le responsable a rappelé que Chemins de fer de Russie était une entreprise jouissant d’une importante présence sur les marchés internationaux, possédant en outre 25% des actions de la holding russe Transmash, un conglomérat d’usines de matériel ferroviaire roulant, de traction et routier, qui constitue peut-être le principal producteur mondial de matériel ferroviaire.

Pour sa part, un autre représentant de la délégation commerciale russe, Anatoli Perminov, nous a expliqué dans le détail les progrès réalisés par l’Agence spatiale fédérale russe qu’il dirige, dans ses démarches auprès du Ministère argentin de la Planification générale, de l’Investissement public et des Services. Comme l’a confirmé le chef de Roskosmos, des accords sont intervenus sur l’installation d’une station du système de navigation russe par satellite GLONASS, compatible avec le nord-américain GPS, ainsi que pour une autre station au sol à Córdoba destinée à coordonner le sondage profond du territoire argentin.

L’ingénieur militaire n’a pas écarté la possibilité d’intégrer un candidat argentin dans l’équipe de cosmonautes qui s’entraînent à la Cité des Etoiles, dans les environs de Moscou. C’est une vieille initiative russe qui, pour le moment, dépend de la capacité de financement et, surtout, des contingents existants en vue des missions spatiales. Perminov a rappelé qu’avec la mise hors service des navettes nord-américaines à la fin de l’année, l’intégralité du « transit spatial » incomberait aux navettes russes Soyouz. Selon lui, ces dernières pourraient être remplacées dans un avenir relativement lointain par des appareils neufs plus spacieux.

Sergueï Kirienko, le directeur de Rosatom, a lui aussi fait part de certaines démarches réalisées pendant ce bref séjour à Buenos Aires. La Corporation d’État de l’énergie atomique s’est proposée pour participer à la construction d’Atucha 2 et même d’Atucha 3, des centrales nucléaires argentines de nouvelle génération. Ceci implique une coopération dans la production de nouveaux réacteurs rapides et, comme l’a souligné le responsable, l’intégration de la politique commerciale des deux États vers des pays tiers. L’Argentine et la Russie ont une relation ancienne et profonde en matière de technologie nucléaire qui, tout le laisse penser, est vouée à un bel avenir. Le président Medvedev a affirmé que ces programmes d’intégration dans le secteur nucléaire nécessiteraient plusieurs milliards de dollars d’investissements.

Dans ce but, les banquiers russes et argentins finalisent des études de coopération qui permettront l’ouverture de représentations bancaires et de comptes de contrepartie qui faciliteront la concrétisation des opérations commerciales de façon directe. Cette démarche avait débuté en 1994 lorsque les Banques centrales des deux pays avaient conclu une convention de coopération qui n’eut jamais d’application concrète. L’intention, a-t-on déclaré pendant la réunion commerciale, est d’éviter la médiation de services bancaires d’Europe de l’Ouest et des États-Unis, qui enchérissent de façon inutile le prix des flux commerciaux.

Réunis pour le dîner officiel dans les somptueux salons du Palais San Martin (le siège traditionnel de la chancellerie argentine), point d’orgue de la visite officielle, les deux présidents ont évoqué l’ouverture d’une nouvelle ère dans les relations internationales. Une instance supérieure au sein de laquelle les différentes idéologies et conceptions du monde ne déterminent pas le niveau des relations entre les pays et où la multipolarité permet d’établir des liens profonds sans le contrôle et la supervision de tierces puissances.

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