Katyn: Catharsis et compassion

Une catastrophe qui emporte des vies humaines est toujours cruelle et absurde. Pourquoi ? Pour quels péchés ? Pour quelle raison ? Il n'y aura jamais de réponse à de telles questions. Celle qui arrive plus tard, enrobée de formules juridiques – « cela s'est produit pour telle ou telle raison » –, est nécessaire, mais dans ce contexte elle ne compte presque pas. Car elle ne répond jamais à la question « pourquoi ? ".
Pour la Pologne, c'est une nouvelle catastrophe de Katyn. Est-ce du mysticisme, un sort, une coïncidence monstrueuse ? Comment le savoir ? Aux environs de Smolensk, la mort a emporté non seulement le président et son épouse, l'élite politique et militaire de la Pologne (« Katyn emporte de nouveaux des officiers », remarque-t-on avec amertume à Varsovie), mais également ceux qui se déplaçaient pour honorer la mémoire de leur proches tués dans la forêt de Katyn il y a 70 ans. Il ne reste désormais d'eux que le souvenir.

Le 12 avril était un jour de deuil national en Russie. C'est une première dans l'histoire, car ce ne sont pas « les nôtres « qui sont morts mais des citoyens étrangers, qui plus est d'un pays considéré ces dernières années comme peu amical. Et après tant d'années de déchirements politiques cette différenciation entre « les nôtres « et « les autres » n'a plus de sens. Peut-être que ces dissensions n'étaient qu'une idée fixe. Car il n’y a pas que la décision de Medvedev de décréter le deuil national ou les paroles de Poutine adressées à « nos amis polonais » sans un brin d'ironie. Il y a aussi toutes ces montagnes de fleurs déposées au pied des murs de l'ambassade et des consulats polonais ; tous ces gens qui se sont appellés le samedi pour dire « quel malheur !". Ils sont innombrables, à la différence de ceux qui prennent la vilenie sur internet pour preuve de leur originalité. L’affliction des Russes pour les victimes de l'accident de Smolensk ne s'est pas produite sur commande, elle est née de la consternation et de la compassion sincère.

Il apparaît dès lors clairement que tout peut changer si l'on renonce aux stéréotypes traditionnels. La Russie, réputée pour sa bureaucratie blindée, annule d'un seul coup les visas pour ne pas tourmenter davantage ceux qui souffrent déjà assez. En Pologne, ceux qui marquent une pause silencieuse devant la photo bordée de noir du couple présidentiel ne sont pas tous de fervents admirateurs de Lech Kaczynski. Le soir du 10 avril, les premiers ministres de la Russie et de la Pologne n'étaient pas côte à côte, ils étaient ensemble. Comme si le malheur purifiait de l'artificiel.

Ceux qui sont complètement étrangers l'un pour l'autre sont rarement en conflit. Mais la Russie et la Pologne ne l'ont jamais été et ne le seront jamais. C'est pourquoi elles ont tant de difficultés à résoudre ensemble leurs différends. Mais elles ont encore davantage à partager. La langue, les amis, la culture, les souvenirs et désormais la douleur commune pour les évènements d'il y a 70 ans et d’aujourd’hui, les rapprochent à jamais.

Katyn a été pendant longtemps le symbole des désaccords qui paraissaient par moments presque insurmontables. Pourrait-elle devenir maintenant quelque chose d'autre ? Certes, on ne peut pas changer le passé, parfois dur et plein d’inoubliables rancœurs mutuelles, mais il en est autrement pour le présent. Le ressentiment y cède la place à la compassion et au soutien sincère, qui peuvent avoir raison du malheur.

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