25 ans plus tard

La perestroïka qui a été lancée dans notre pays il y a 25 ans est toujours demeurée au centre des discussions les plus acharnées. Aujourd’hui, elles reprennent de plus belle. Il ne s’agit pas seulement du jubilé, mais également du sentiment croissant, en Russie, d’un besoin de changements. Il est naturel et important de se retourner, pendant de telles périodes, sur l'expérience du passé.
La perestroïka a commencé parce qu’une même conviction s’était formée au sein de la société et du gouvernement : on ne pouvait plus continuer à vivre comme ça. Le système créé en URSS sous l’égide du socialisme a permis, au prix d'efforts surhumains et de nombreuses pertes et victimes, de jeter les bases de la puissance industrielle du pays. Il a pu fonctionner dans des conditions extrêmes. Mais dans des conditions normales, il condamnait le pays au retard économique.

C’était une évidence aussi bien pour la nouvelle génération de responsables, que pour la « vieille garde » qui n'était pas indifférente à l'avenir du pays. Je me souviens d'une discussion avec Andrei Gromyko [ancien Ministre des affaires étrangères] quelques heures avant l'assemblée Plénière du Comité Central du Parti qui devait nommer le prochain Secrétaire général. Andreï Andreïevitch était d'accord, de grands changements nous attendaient. Même s'il était difficile de se décider, c’était vital.

On nous demande souvent si nous étions conscients, en lançant la perestroïka, du sens de ce tournant qui se préparait ?

Oui, et en même temps pas tout à fait, et pas tout de suite. Nous voyions clairement ce qu’il fallait abandonner définitivement : un système idéologique, politique et économique rigide, la confrontation frontale, la course aux armements débridée. Ces initiatives ont trouvé un soutien total dans la société. Même сeux qui se sont révélés plus tard les plus fervents défenseurs du stalinisme avaient alors gardé une neutralité forcée et muette ou s’étaient joints au chœur.

Mais il était autrement plus difficile de répondre à une autre question : à quoi fallait-il aspirer, dans quelle direction avancer ? Nous avons parcouru un long chemin en peu de temps, de la tentative de réparer le système existant jusqu'à la compréhension de la nécessité de le remplacer. Mais mon choix restait invariable : les changements, même les plus radicaux doivent avoir un caractère évolutif pour ne pas casser le pays et les gens par la force, pour éviter le sang.

Maintenir ce cours dans une situation de contradictions sociales qui s'amplifiaient n’était pas chose aisée. Les radicaux nous poussaient en avant, les conservateurs nous marchaient sur les pieds. Les uns comme les autres sont les premiers responsables de ce qui s'est passé plus tard. Mais je ne nie pas ma propre responsabilité. Nous, les réformateurs, avons commis des erreurs qui ont coûté cher, à nous-mêmes et au pays.

La plus grosse, c’est d’avoir trainé avec la reforme du parti, qui, au lieu d'être l'initiateur de la perestroïka, en a été le frein principal. La plus haute couche bureaucratique du parti a organisé le putsch d'août 1991 qui a interrompu la perestroïka.

Nous avons manqué la réforme de l'Union des républiques qui, après des années de cohabitation, avaient fait du chemin. C’étaient déjà de véritables États avec leurs propres économies et leurs élites. Il fallait leur trouver une forme d'existence en tant qu’États souverains et autonomes, dans le cadre d'une union décentralisée et démocratique. Lors du référendum de mars 1991, plus de 70% de la population a soutenu l'idée d'une union renouvelée. Mais après le putsch qui a affaibli mes positions en tant que président du pays, il devenait impossible de conserver l'union.

Il y a eu d'autres erreurs. Dans la frénésie des batailles politiques nous avons perdu de vue les problèmes économiques et les gens ne nous ont pas pardonné les pénuries de biens de consommation et les files d'attente pour les produits de première nécessité.

Tout cela a eu lieu. Mais quoi qu'en disent mes détracteurs, les réussites de la perestroïka sont incontestables. La plus importante d'entre elles fut l'avancée vers la liberté et la démocratie. Tous les sondages prouvent que même ceux qui critiquent la perestroïka, ses leaders et moi-même, apprécient ses conquêtes : le rejet du régime totalitaire, la liberté de parole, de réunion, de culte, la libre circulation, le pluralisme politique et économique.

Après l’interruption de la perestroïka, le gouvernement russe a opté pour une variante « radicale » des réformes. Cette « thérapie de choc » fut plus dure que le mal lui-même. De nombreuses couches de la société se sont retrouvées au-dessous du seuil de pauvreté et de misère, et l'extrême décalage entre les groupes sociaux est devenu l'un des plus importants dans le monde. Le secteur social, et notamment la santé publique, l'enseignement, la culture, ont été sérieusement touchés. Le pays a connu la désindustrialisation, son économie s'est retrouvée totalement dépendante des exportations de gaz et de pétrole.

A la fin du XXe siècle, le pays était en état de chaos, en pleine désagrégation. La dégradation générale a touché également les processus démocratiques. Les élections de 1996, ainsi que le transfert du pouvoir au « successeur », nommé d'office en 2000, n'étaient démocratiques que formellement. Dès cette époque-là j'ai eu des craintes pour l'avenir de la démocratie en Russie.

Mais d'un autre côté nous comprenions que dans une situation où l'existence-même de la Russie était en jeu, il était impossible d'agir conformément aux manuels. Dans de telles conditions, des mesures vigoureuses et dures, et mêmes des éléments d'autoritarisme, sont justifiés. C'est pourquoi j'ai soutenu la politique de Vladimir Poutine pendant la première période de sa présidence. Et je n'étais pas le seul. De 70 à 80% de la population ont fait de même et je pense qu'ils avaient raison.

Mais la stabilisation de la situation dans le pays ne pouvait pas rester l’unique objectif. L'objectif principal, c'est le développement, la modernisation, un leadership dans un monde globalisé et interdépendant. Ces dernières années n'ont pas rapproché la Russie de ce but, malgré des prix fort avantageux pour nos produits d'exportation essentiels, le pétrole et le gaz. La crise globale a frappé la Russie plus violemment que d'autres pays. Et nous sommes les seuls coupables.

Je suis sincèrement convaincu que le pays ne peut avancer que dans un contexte démocratique.

Mais ces dernières années, les processus démocratiques se sont ralentis, dans certains domaines il y a même eu un retour en arrière. Toutes les décisions importantes sont prises par le pouvoir exécutif et ne sont qu'entérinées par le parlement. L'indépendance des tribunaux est douteuse. Nous n'avons pas de système politique où la victoire de la majorité réelle permettrait de prendre en compte l'opinion de la minorité et laisserait l'opposition agir. Le pouvoir semble craindre toujours plus la société civile, vouloir tout contrôler. Pourtant, on a déjà vécu ça ! Recommencer ? Je pense que personne ne veut de retour en arrière, y compris le gouvernement.

Le mécontentement face à la situation actuelle s'est accru. Je sens de l'inquiétude dans les paroles de Dmitri Medvedev qui demande : « Sommes-nous condamnés à trainer notre économie primitive basée sur les matières premières et la corruption chronique ? » Pouvons-nous accepter une situation où « l’appareil d’État est à la fois le plus grand employeur, l'éditeur le plus diligent, le meilleur producteur, son propre juge, son propre parti politique et, en fin de compte, son propre peuple ? »

On ne pourrait pas dire mieux. Je suis d'accord avec le président. J'approuve son objectif de modernisation du pays. Mais elle échouera tant que les gens resteront à l'écart, s'ils ne sont à nouveau considérés que comme des pions. Pour qu'ils se sentent citoyens et le deviennent réellement, il n'existe qu'une seule solution : la démocratie, l'État de droit, un dialogue ouvert et sincère entre le pouvoir et le peuple.

La peur nous bride. Dans la société, ainsi qu'au sein du pouvoir, il existe des craintes que la nouvelle étape de démocratisation ne provoque l'instabilité, voire le chaos. Il faut surmonter cette peur, car en politique elle est mauvaise conseillère. Aujourd’hui, les gens libres, indépendants, capables de prendre des responsabilités et de soutenir les processus démocratiques sont plus nombreux qu'avant. Mais beaucoup dépend désormais des choix que fera le pouvoir.

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