Vologda, la belle discrete



Paisible, fière mais sans prétentions, provinciale mais pas déprimée, Vologda s’étire paresseusement en enlaçant la rivière du même nom. Les différents passés affleurent, se bousculent. Dans la trame architecturale de façades baroques et de béton moderne surgissent d’anciennes demeures aristocratiques en bois aux bardages finement 

ciselés ; à l’horizon d’avenues rectilignes aux noms soviétiques se détachent les bulbes dorés des églises de la Sainte Rus ; le vieux Pont de pierre se jette aux pieds d’un indéboulonnable Lénine… A Vologda, les vétustes tramways se font dépasser par d’insolents 4X4 aux vitres teintées ; des étudiantes fashionistas, talons aiguilles et jupes minimalistes, bousculent, à l’heure de pointe, les petites vieilles sans âge chaussées de feutre qui vendent à la sauvette des mitaines en poil de chèvre. Vologda voudrait devenir la capitale mondiale de la dentelle fine, tressée là depuis des siècles, et le centre régional du cinéma européen contemporain, qui viendra en festival à partir de l’été 2010.

Vologda, rêves de grandeur. Fondée au XIIe siècle, forte de sa position géographique - carrefour fluvial sur la route de l’Occident - la ville devint le nœud du commerce russo-européen, une cité riche, convoitée par les princes russes médiévaux. Au XVIe siècle, Ivan le Terrible voulut même l’ériger en chef-lieu des terres de l’opritchnina, sa « réserve » personnelle sur laquelle son pouvoir arbitraire n’avait pour limite que la cruauté des opritchniki, une « troupe satanique », dévouée au tsar corps et armes. Mais la légende raconte qu’un funeste présage l’en aurait dissuadé. Venu inspecter les travaux de construction du Kremlin, Ivan IV aurait reçu sur le front une pierre, détachée de la voûte de l’église de Sainte-Sophie. La paranoïa et la superstition maladive du redoutable monarque n’en demandaient pas tant. Il ne remit plus son pied impérial à Vologda, qui continua son épanouissement, à l’écart des passions du pouvoir, mais dotée des ses attributs, une forteresse et une cathédrale. Par la suite, de nombreux étrangers élurent domicile dans ce point de transbordement pour tout le commerce avec l’outre-mer, et Pierre le Grand ne manqua pas d’y passer souvent, fomentant des projets d’essor pour la ville. Au lieu de quoi, finalement, il ne participa qu’à sa marginalisation, lorsqu’il détourna les flux marchands vers sa fenêtre sur l’Europe nouvellement percée. Vologda déclina, jusqu’à ce que Catherine II ne l’institue en capitale régionale, tout en lançant des grands travaux d’urbanisme, qui ont engendré l’actuelle ville en damier.

Des traditions aux souvenirs

Il faut venir surprendre Vologda au cœur de l’hiver, ouatée, baignée d’une lumière opaline, carte postale en noir et blanc. La rivière prise dans les glaces devient une artère animée de la ville. Des skieurs de fond contournent d’impassibles pêcheurs, silhouettes voûtées au-dessus d’une trouée obscure. Les gamins dévalent inlassablement les berges en luge. Au pied de la cathédrale Sainte-Sophie, la piste la plus prisée porte le nom de Chalamov. C’est le frère de l’auteur des Récits de la Kolyma qui fut à l’origine de la version nocturne du divertissement de glisse. Varlaam Chalamov est, quant à lui, commémoré dans un émouvant musée, installé dans l’ancien presbytère où la famille vécut jusqu’à la révolution et qui sert aussi de mémorial à toutes les victimes du Goulag.

Au-delà du parc attenant, le vieux quartier de bois de Vologda. Pour les riverains, ces vielles maisons, celles qui tiennent encore, sont l’âme de Vologda. L’une d’entre elles abrite aujourd’hui un Musée des objets oubliés, qui cherche à restituer l’atmosphère raffinée mais simple de l’aristocratie de province de la Russie prérévolutionnaire. Sa vestale, Tatiana Kassianenko, enroulée dans un grand châle en dentelle de Vologda, est elle-même la pièce maîtresse de la collection. Dans une langue un peu précieuse, elle raconte l’histoire et la vie du lieu – soirées littéraires, récitals de musique classique, Noëls pour enfants à la mode d’antan – avant de vous servir le thé dans un petit salon, au samovar. Ce musée d’ambiance, qui insuffle la vie à des objets et des décors à jamais perdus, illustre bien la devise que s’est donné la ville : garder les traditions, vivre par le présent, penser à l’avenir. À Vologda, il ne s’agit pas de muséifier, de figer sous vitrine, mais bien de ranimer, de faire surgir le passé dans le présent, et inversement.

Un sens inné de la fête

C’est l’heureuse impression que laisse la célébration ici de l’une des fêtes les plus populaires en Russie, la Maslenitsa. Le risque de « kitsch folklo » est pourtant grand. Mélange de culture païenne (culte rendu au soleil à la fin prochaine de l’hiver) et orthodoxe (dernière orgie au seuil du Grand carême avant Pâques), les festivités tiennent à la fois du carnaval, de la fête foraine et de la kermesse, une bacchanale de blinis et de jeux de plein air au son de l’accordéon et de chansons paillardes. Les Vologdiens se rendent, pour l’occasion, à Semionkovo, reconstitution d’un village de la fin XIXe-début XXe à 12 kilomètres de la ville. Quelques milliers de petits et de grands – dont une bonne partie en costumes traditionnels – se fondent dans une liesse générale, s’adonnant sans retenue à des concours de tir, de lutte, de corde à sauter, de corde à tirer, de poteau à grimper, de mêlée à cinquante contre cinquante. Le point d’orgue est l’immolation d’une gigantesque poupée de paille et torchons, la mère Hiver, qui avait présidé les festivités, traditionnellement promenée à travers le village, associée aux danses et aux jeux. Bien que la Maslenitsa n’ait pas été célébrée pendant la période soviétique, le renouvellement actuel ne paraît ni forcé ni artificiel. Tout, des chants et des costumes jusqu’aux rites de renverser la vodka gelée dans le gosier et manger des blinis par coudées, a l’air authentique de coutumes retrouvées et savourées.

Une terre pleine de resources

Vologda est fière du pays qu’elle gouverne, de ses richesses culturelles et historiques, de son terroir. Certains restaurants s’enorgueillissent de servir de l’ours, de l’élan ou du sanglier, chassés dans les vastes forêts. Forêts tellement denses au demeurant, que le bois est une véritable ressource régionale. Mais la spécialité locale absolue, c’est le beurre de Vologda, dont l’arôme et la qualité ont porté le nom de la ville aux quatre coins de la Russie, et même au-delà. Sauf que la recette avait tellement de succès que depuis quelques décennies on produisait plus de beurre de Vologda en dehors de la région qu’à l’intérieur. Ce n’est que depuis le 1er janvier 2010, que l’appellation « de Vologda » est officiellement devenue une Indication géographique protégée, alors que l’usine principale, qui transforme plus de 100 tonnes de lait par jour (en beurre, mais aussi en crème, yogourt, lait fermenté, fromage blanc, etc.), vient de se refaire une beauté, en acquérant de nouveaux équipements Boccard. Enfin, par-dessus tout, Vologda peut se targuer de posséder quelques merveilles absolues du patrimoine national, ont le monastère de Théraponte, décoré par la main divinement inspirée de maître Denis.

Ce ne sont encore que de petits sentiers – pas des autoroutes – touristiques qui mènent et qui traversent Vologda. C’est peut-être sa chance. C’est surtout la possibilité de découvrir une autre Russie, tranquille et majestueuse, généreuse et modeste, déployant ses trésors mais ne dissimulant pas ses peines et ses misères. De tout repos après la folie mégalomane de la mégalopole moscovite. -



5 points sur Vologda



1 Selon certaines sources, Vologda aurait été fondée en 1147, la même année que Moscou, même si la ville est mentionnée dans les textes pour la première fois en 1264.

2. Il y a plusieurs origines du nom « Vologda ». En finno-ougrien, « valgeda, valkeda » signifie « blanc ». Vologda, c’est la rivière à l’eau claire et pure. L’origine slave fait référence au « volok », le sentier de portage emprunté par les Novgorodiens pour accéder aux rivières Soukhona et Dvina septentrionale.

3 Depuis le XVe siècle, Vologda est une ville d’exil, baptisée « Proche-Sibérie ». Parmis les exilés célèbres, au début du XXe siècle, Staline, Molotov, Berdiaev, Lounatcharski.

4 L’écrivain Joseph Conrad passa les premières années de sa vie à Vologda, où son père, le poète polonais Apollo Korzeniowski, fut exilé en 1961 pour son engagement dans la résistance polonaise.

5 Du 4 au 9 juillet 2010, Vologda accueillera la première édition du festival de cinéma européen « Voices », où la France sera à l’honneur.

Un musée peut en cacher un autre

La Maison de Chalamov n’abrite pas seulement le musée à la mémoire du célèbre zek. L’ancien presbytère est avant tout une filiale de la Galerie d’art régionale de Vologda, et la modeste collection de peintures russes et européennes des XVIIIe-XXe siècles vaut le détour. Petit abrégé de l’histoire de la peinture régionale et nationale, l’exposition présente des toiles des plus célèbres maîtres russes, de Répine à Vroubel, Vasnetsov, Aïvazovski mais aussi des avant-gardistes du 
« Valet de Carreau », Machkov et Kontchalovski. Une salle est consacrée à l’art européen. À ne pas manquer.

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