En finir avec la culture du goulag

Certains experts estiment que la réforme risque de conduire àun isolement accentué pour les détenus effectuant de longuespeines

Certains experts estiment que la réforme risque de conduire àun isolement accentué pour les détenus effectuant de longuespeines

Après la mort en détention préventive de l’avocat de 37 ans Sergueï Magnitski, qui a scandalisé toute la Russie en novembre dernier, le président Dmitri Medvedev a annoncé une réforme des prisons qui vise à éliminer les vestiges du goulag, de mémoire triste mais toujours coriace.

Le bus avance péniblement le long d’une route cahoteuse bordée de champs gelés qui s’étendent à perte de vue, de bois tranquilles parsemés de maisons mal bâties, pour finalement se garer derrière un grand mur blanc entouré de fils de fer barbelé. Le bâtiment est un monastère mais, depuis 1924, il abrite la colonie correctionnelle pour femmes n°3 de Kinechma, une prison située à 320 kilomètres au nord-est de Moscou. La vie des femmes détenues ici n'a guère changé au fil du temps. Comme dans des centaines d’autres prisons situées dans les endroits les plus reculés de Russie, des meurtrières cohabitent avec des délinquantes mineures et des condamnées purgeant leur première peine. Cette population carcérale hétéroclite vit dans des conditions proches de celles que décrivait Alexandre Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag.

Pourtant, aucun système, même le goulag soviétique, ne reste pourtant éternellement figé. Reliques de l’époque de Staline, les 755 colonies correctionnelles de travaux forcés sont appelées à disparaître. C'est ce qu'à annoncé Alexandre Reimer, le directeur du Service fédéral d’application des peines, dans une interview récente à la radio «Echo de Moscou».

Vers une réduction de la population carcérale

Le gouvernement veut faire baisser une population carcérale qui est la deuxième du monde. Les récidivistes, soit 40% des 900 000 détenus que compte le système pénitentiaire, seront désormais séparés des prisonniers sans antécédent. Les auteurs de délits mineurs seront assignés à résidence ou mis en liberté surveillée. Enfin, l'utilisation de détenus pour seconder les gardiens sera abolie car cette vieille institution est connue pour être la porte ouverte aux pires abus.

D'innombrables dysfonctionnements rongent le système carcéral russe, mais il a fallu un scandale largement médiatisé pour éveiller l'attention du Kremlin. Le décès scandaleux, en novembre dernier, de l'avocat Sergueï Magnitski fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Détenu en préventive, Magnitski s'était vu privé de soins médicaux vitaux parce qu'il refusait de signer des aveux forcés. Dans la foulée, le président Dmitri Medvedev a accéléré la réforme du système pénitentiaire et ordonné le limogeage de vingt dirigeants du Service fédéral d’application des peines.



Résistances internes

Les détenus, voire les gardiens eux-mêmes, ne réagissent pas tous avec enthousiasme aux réformes.

Marina Vyssotskaya, 27 ans, a déjà purgé huit ans de sa peine dans la colonie correctionnelle IK-3 après avoir été reconnue coupable de meurtre et condamnée à dix ans de prison lorsqu’elle avait 19 ans. Son lit, situé dans un coin près de la fenêtre, est entouré de petits rideaux roses pour respecter son intimité. Comme tous les autres lits, il est identifié à l’aide d’une étiquette portant son nom et la nature de son forfait : « meurtre ».

« Mon caractère a changé en prison, ma vision de la vie est différente, plus adulte », explique-t-elle avant d’ajouter : « J’aime l’ordre qui règne dans cette colonie correctionnelle ».

Or, Marina craint que la réforme n'oblige la direction de l’établissement à la transférer dans une prison beaucoup plus isolée pour les deux dernières années de sa peine, ce qui la séparerait des « pensionnaires » avec lesquelles elle partage sa détention depuis de nombreuses années. La directrice, Tatyana Vakhromeyeva, estime que l’isolement de détenus comme Marina dans des institutions pénitentaires de plus petite taille pourrait être un obstacle à leur réinsertion sociale à la sortie.

Objectif à long terme

La réforme n'est qu'une étape du projet à long terme de faire baisser la criminalité, précise Tatyana Vakhromeyeva. Un projet qui passe par d’autres réformes et par un effort pour améliorer les possibilités de réinsertion.

« Nous assistons à une augmentation significative de la criminalité liée à la drogue, et le nombre de vols est aussi en hausse sensible », déclare la directrice. « C'est parce que le système actuel ne vient pas en aide aux détenus à leur sortie de prison ».

Les dirigeants du Service fédéral d’application des peines ont commencé à consulter des experts indépendants spécialisés dans la surveillance des violations des droits de l’homme dans les prisons. Lors d’une réunion en décembre dernier, Lev Ponomarev, ex-dissident soviétique et dirigeant du mouvement « Pour les droits de l’homme », basé à Moscou, a décrit des cas de détenus qui ont dû soudoyer des gardiens de prison pour acheter ne serait-ce que le droit à la survie.

En anglais:


« Le goulag n’est pas seulement fait de murs et de fils de fer barbelé », explique M. Ponomarev. « C’est un système reposant sur les injustices, les menaces, les pressions psychologiques et physiques. La réforme est surtout axée sur l’amélioration des installations pénitentiaires, alors qu'elle devrait également viser à changer la culture du goulag ». -

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