...et un qui vire sa cuti!

Fumeur impénitent, Jean-Pierre nourrissait de sombres appréhensions à l’approche de son départ pour Moscou. Deux ans de volontariat international dans un climat sibérien... Les terrasses chauffées de Moscou résistent-elles vraiment aux températures extrêmes ? Il se voyait déjà grelottant à la sortie des cafés pour tirer son clope en vitesse entre l’apéro et le plat de résistance.

Bien dressé par l’anti-tabagisme européen, Jean-Pierre ne croyait pas atterrir au paradis. Cela commence dès l’aéroport. Les remugles de fumée froide dans le taxi qu’il a piteusement négocié à 50 euros annoncent la couleur. Et malgré l’autocollant l’interdisant formellement, le cendrier débordant invite notre ami à griller sa première cousue en terre russe.

Il va rapidement se faire à l’idée : le politiquement correct anti-nicotine prend fin avec la zone Schengen. Les industriels du tabac l’ont d’ailleurs compris, eux qui se ruent sur les marchés « émergents ». À Moscou, les Goldos à dix francs ne sont pas un tendre souvenir du passé : contre 50 centimes d'euros, Jean-Pierre peut s’offrir un paquet sur lequel l’avertissement du toubib russe est si petit qu’il se confond avec l’adresse du distributeur.

Mais quid de la terrasse chauffée, demanderas-tu ? Tiens, fume ! Les restos ont bel et bien des endroits réservés aux non-fumeurs, mais la distinction des deux zones se perd entre deux volutes de fumée. Et si officiellement les cafés ne peuvent vendre de tabac, les tenanciers ont trouvé une façon toute russe de contourner la législation : il suffit d’acheter un briquet, lequel vient avec, en cadeau, un paquet de sèches...

En Russie, le seul endroit préservé de nicotine est l’appartement. Tu peux intoxiquer ton voisin de bar, mais pas ta moquette ! Ce qui, au passage, permet à Jean-Pierre d’améliorer son russe avec son voisin de palier, qu’il retrouve à heure fixe dans l’escalier du troisième étage, à côté de la boîte de thon transformée en cendrier.

Enfin, tout cela est du passé. C’est arrivé subrepticement, au lendemain d’une soirée arrosée. Pour faire le mariole, il a acheté en pleine nuit un paquet de Belomorkanal, histoire de frimer devant ses nouveaux copains russes qui le croyaient incapable de fumer la chose jusqu’au bout. Tu te rappelles les Gitanes Maïs du grand-père ? C’est un peu la même chose, en pire : une fumée horriblement sèche, « filtrée » par un simple bout cartonné, lequel laisse allègrement passer les miettes d’une poudre de tabac amer.

Le réveil comateux de Jean-Pierre a eu raison de sa dépendance : ses poumons n’ont pas supporté l’expérience. La jeune fille à ses côtés (comment s’appelle-t-elle, déjà ?), qui crapote une horreur mentholée de 150 millimètres comme toute jeune Moscovite qui se respecte, enfoncera le clou. C’est décidé : Jean-Pierre arrête de fumer.

François Perreault est expatrié à Moscou depuis quatre ans.

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