L’année des espoirs croisés

Nous nous sommes mobilisés pour soutenir tout ce qu'il y avaitde bon en Russie et rejeter tout le mauvais

Nous nous sommes mobilisés pour soutenir tout ce qu'il y avaitde bon en Russie et rejeter tout le mauvais

Marek Halter, écrivain et journaliste d'origine juive, fondateur des collèges universitaires français à Moscou et à Saint-Pétersbourg, jouit d'une grande notoriété en Russie. Son histoire personnelle et sa grande connaissance de la culture russe en font un observateur privilégié.
Comment réagissez-vous à l’année croisée France-Russie? Dans toute l’histoire de leurs relations, les deux pays ne se sont jamais rencontrés sur autant de terrains à la fois.

Je trouve cette initiative formidable. Je comparerais les rapports entre nos deux pays aux relations entre des amoureux : il y a de l’admiration, mais aussi de la jalousie et parfois des disputes. Les Russes ont toujours admiré la culture française, dont l’ influence est perceptible jusque dans l’architecture de Saint-Pétersbourg, à laquelle mes compatriotes ont prêté main forte, ou encore dans la célèbre sculpture de Pierre le Grand, créée par le Français Etienne Falconet.

Pouchkine, « notre tout » selon la formule consacrée, était qualifié de « français » au lycée pour sa connaissance brillante de la poésie française et pour sa maîtrise de la langue de Molière, qu’il parlait comme s’il avait été né à Paris…

Hélas, il est également mort de la main d’un Français… Parfois les relations s’envenimaient. Pierre le Grand a été mécontent de l’accueil qui lui a été réservé à Versailles, et l’affaire aurait même pu tourner au scandale. Mais une fois rentré, il a décidé de faire les choses à la française. Ainsi, la Russie a vu naître l’Académie des sciences et sa propre « Sorbonne » sur la Neva, l’université de Saint-Pétersbourg. Sous ses ordres, tous les boyards ont dû raser leurs barbes, car l’on n’en portait pas en France.

Il est frappant de constater que même l’invasion napoléonienne n’a pas suscité de haine envers la nation française.

Napoléon était un adversaire, mais un adversaire valeureux qui inspirait le respect. Dans Guerre et Paix, Tolstoï nous parle de l’amour des patriotes russes pour leur patrie, mais également de l’admiration qu’ils avaient pour la France. Nous avons la même attitude envers la Russie. Pour les Français, la Russie reste une énigme, source de fantasmes. Jules Verne l’a remarqué avec justesse, dans son roman Michel Strogoff lu par des générations de jeunes Français. En même temps, une certaine peur régnait, surtout à l’époque stalinienne. Mais au moment où les horreurs du Goulag ont été dévoilées, nous nous sommes mobilisés pour soutenir tout ce qu’il y avait de bon en Russie et rejeter tout le mauvais. J’ai pu échanger avec Soljenitsyne, que j’ai accueilli avec Mstislav Rostropovitch ici, dans mon atelier ; plus tard, j’ai rencontré à plusieurs reprises Andreï Sakharov.

Néanmoins, une partie des intellectuels français a conservé une certaine méfiance à l’égard de la Russie contemporaine. Comment l’expliquez-vous?

Ils n’ont pas encore tout à fait compris que la Russie est passée à la démocratie. Au début des années 1990, le pays a connu une véritable révolution. Ici, beaucoup de gens n’ont pas remarqué que la Russie a changé énormément depuis que de nouvelles générations ouvertes au monde sont apparues.

Moi, j’ai eu beaucoup de chance. Grâce à Rostropovitch puis à Sakharov, j’ai été parmi les premiers à me retrouver dans une Russie en voie de transformation.

Vous avez parlé de l’attirance de la France pour la Russie et vice versa. Sur quoi se base-t-elle ? Il y a quand même beaucoup de différences entre les deux pays…

Oui, mais je pense que ces différences constituent justement l’une des forces d’attraction réciproque. Les habitants d’une grande maison et d’un petit appartement n’auront pas les mêmes habitudes. Mais il y a beaucoup de traits communs. Il me semble que la Russie et la France font partie des rares pays où les mots « intellectuel » et « intelligentsia » signifient quelque chose. En France, tous les rois avaient des conseillers philosophes, scientifiques et écrivains. Idem en Russie. Dans nos pays, on a toujours apprécié l’intelligence et la culture. La notion d’« homme cultivé » existe en russe comme en français. Et l’histoire a voulu que les deux peuples se croisent régulièrement, s’imprégnant de sympathie réciproque, sans jamais se mépriser.

Victor Hugo a écrit un jour qu’un moment viendrait où les pays européens, la France, la Russie, l’Italie se réuniraient dans une union européenne qui constituerait une fraternité continentale…

Hugo était un rêveur et un visionnaire. Nous sommes liés par la culture, la géographie et l’économie. Je me suis battu ces dernières années pour que la Russie fasse partie de cette union. Pour une Europe capable de rivaliser à forces égales avec les États-Unis, avec la puissance croissante de la Chine et de l’Inde.-

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