Le cinéma attaque l’histoire

Ivan rend « schizo »

Le film « Tsar », de Pavel Lounguine, a ranimé en Russie un vieux débat sur la double identité d’Ivan le Terrible, tyran fou ou libérateur du joug tatare et orthodoxe pieux. Rien de surprenant à cela. La Russie continue à ce jour d'avoir une attitude ambivalente à l’égard de ses tyrans.



d’AprÈs Vladimir Tikhomirov
Kommersant

Ivan s'est dédoublé au début du XIXe siècle. Les enfants de la noblesse, sous le choc de la guerre patriotique et de l’intervention de leur idole française Bonaparte, civilisateur progressiste devenu envahisseur abhorré, se sont alors tournés vers l’histoire russe et les valeurs nationales. On s'est mis à faire d'Ivan un orthodoxe pieux qui a mis à genoux toutes les hordes tatares et autres opritchniks, effaçant du même coup leurs actes sinistres... Ceux-ci sont ensuite réapparus dans le « Chant du tsar Ivan Vassilievitch, du jeune opritchnik et de l’audacieux marchand Kalachnikov » de Mikhaïl Lermontov, où l’auteur fait d’Yvan un opritchnik hypocrite. Le public progressiste y vit un hymne à la lutte contre la tyrannie des tsars. Ainsi furent créés les deux tsars nommés Ivan mais représentant un même personnage à double facette.

Le nouveau a contribué à noircir le tableau : l’Ivan le Terrible de Lounguine est un psychopathe « fole-en-Chist » squi se délecte de scènes d’exécutions massives et de torture. Les trahisons, les complots et les guerres, à l’arrière-plan, sont un prétexte à de nouveaux bains de sang. Lounguine fait d’Ivan le Terrible la source de tous les maux historiques de la Russie, se disant « convaincu » qu’il « a brisé la Renaissance russe. La spirale ascendante d’une société… s’est transformée en manège, et depuis nous tournons en rond...»
La réaction à la nouvelle version tourne également en rond. Les partisans de la canonisation immédiate ont brandi des parchemins anciens selon lesquels Ivan Vassilievitch n’aurait jamais tué le métropolite Philippe Kolytchev, mais l’aurait au contraire vénéré. Et il n’aurait pas tué son fils non plus, quoi qu’en suggère le tableau d’Ilya Répine (« Yvan le Terrible tue son fils » 1885).. Que son sadisme serait donc une légende... On peut ainsi tourner en rond à l’infini car il n'est pas question de laisser sa dépouille aux seuls historiens... –


Le juge Mikhalkov

A Moscou, dans un tribunal de quartier, douze jurés s’enferment pour décider du sort d’un adolescent tchétchène, accusé d’avoir assassiné son père adoptif, un officier de l’armée russe. Au début de la séance, tous s’accordent sur la culpabilité du gamin. Tous sauf un…

Veronika Dorman
La Russie d'Aujourd'hui



On a reproché à Nikita Mikhalkov d'avoir pris des libertés injustifiées avec le scénario de Douze hommes en colère, de Sidney Lumet. On l'a accusé d'avoir fait un mauvais « remake », qui enlève tout sans rien apporter à l'histoire originale. On lui en a voulu d'avoir dressé non un portrait mais une caricature de la société russe, à travers sa galerie de personnages aux contours trop grimaçants. Et pourtant. Mikhalkov n'a jamais prétendu proposer une nouvelle lecture d'une histoire ancienne, ni même remettre à la sauce russe une fable profondément américaine. Son intention était de s'appuyer sur une œuvre célèbre pour dresser un état des lieux de la société russe, en affirmant son crédo : la compassion (le cœur), est au-dessus de la loi (la raison), et sauvera la Russie. En réunissant à l'écran les meilleurs acteurs, Mikhalkov a offert au talent de chacun le temps et l'espace pour révéler les travers, les angoisses, les espoirs et les désespoirs, la médiocrité et la grandeur de l'homme en général, du Russe en particulier. Mais malgré le souffle tragique qui balaie ce magistral huis-clos, en dépit d'un jeu virtuose et d'un texte puissant, nonobstant quelques plans-séquences véritablement remarquables, le film s'abîme dans une fin qui n'en finit pas de finir. Écueil plus grave : certes, c'est la compassion, que chacun des jurés découvre au fond de lui à force de confidences enflammées et de jeux de rôles éprouvants, qui sauve l'adolescent innocent; mais c'est à l'armée russe que le petit Tchétchène doit sa survie, in fine. Une première fois, alors que ses parents ont été sauvagement assassinés, il est recueilli par un officier devenu l'ami de la famille. Une seconde fois, suite aux délibérations. En effet on découvre que le peintre discret (joué par Nikita Mikhalkov) n'est autre qu'un officier lui aussi, vétéran de la guerre de Tchétchénie. Il a tiré toutes les ficelles et recueillera le gamin disculpé. Morale : à l'armée russe le peuple tchétchène reconnaissant. -

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