Course au logement : les mirages 
de Moscou

Pas une année sans qu’on te la fasse : Moscou est l’une des villes les plus chères au monde, dixit les grands cabinets d’audit. Ce n’est pas faux, mais les petites choses du quotidien restent à portée de bourse. Sauf évidemment si tu as l’idée saugrenue de vouloir dormir ailleurs que sous un pont.

Prends Jean-Pierre. Fraîchement débarqué de Clamart (Hauts-de-Seine) avec pour tout bagage un contrat raisonnable et une base de russe, l’animal habite dans l’un de ces appartements loués hors de prix à la journée, le temps de trouver la perle rare.

Un coup d’oeil sur les petites annonces et il glousse. Pour 40 000 roubles (926 euros), on lui propose photos, à l’appui, tout un tas d’appartements ultramodernes, de quoi te faire chialer dans ton deux-pièces minable au métro Ourcq. La cuisine est séparée du salon par un zinc de bar scintillant; le lit est inspiré du dernier succès porno-chic. 70 mètres carrés au pied du métro... Jean-Pierre tapote déjà sur son téléphone.

C’était sans compter sur la malice de l’agent immobilier. Jean-Pierre est ramené à la réalité: il s’agit d’une erreur, l’appartement n’est pas dans la base. Ni les autres d’ailleurs.

Vous cherchez quoi ? 40 000 roubles pour habiter au centre-ville : au bout du fil, l’agent s’étrangle. Mon pauvre monsieur, c’est impossible. Mais je te rassure, l’histoire se termine bien, parce que l’aimable agent promet de le tenter, l’impossible.

(Ici, Jean-Pierre a deux choix : soit il est suffisamment riche pour se laisser guider par l’agent, qui lui prendra au passage une commission de 800 euros; soit il est modestement fortuné, il cherchera lui-même dans les méandres de l’immobilier moscovite... et l’agent du propriétaire lui prendra au passage une commission de 800 euros).

Volontaire, Jean-Pierre l’a toujours été. Fissa, il stabilote les pages du journal. Première visite, un petit deux-pièces presque central dans un bâtiment presque sans âme: exit le zinc dans la cuisine; la moquette fut probablement épaisse, mais elle ne sentait pas alors le tabac froid; le lit consiste en deux canapés brejnéviens côte-à-côte. Le papier peint à fleurs est déchiré (ici, tu vois, regarde), et le buffet du salon est rempli d’un service de dix couverts de mauvais goût, qu’il-ne-faut-enlever-sous-aucun-prétexte, dixit le propriétaire. Las ! Pour 1200 euros, c’est – il faut le reconnaître – une bonne affaire, mais qui défonce le budget limité de Jean-Pierre.

Les visites suivantes auront raison de sa pingrerie. De retour au premier appartement, il négocie habilement: 1 050 euros plutôt que 1 200, en échange de cours de français pour le fils du proprio. Aujourd’hui, il a caché le papier peint déchiré par une bibliothèque, et viré la moquette. Ne lui reste plus qu’à comprendre le fonctionnement tortueux de la gazinière soviétique. D’ici à quelques semaines, ça devrait être chose faite. –

François Perreault, expatrié à Moscou depuis quatre ans

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