Kiev : le Kremlin sans illusions

Au Kremlin, on acquiescerait volontiers, sauf que l’on ne sait que trop bien que rien ne changera fondamentalement entre Moscou et Kiev : l’Ukraine continuera à s’aligner sur l’Europe. « Il est évident que la défaite du président sortant, qui s'est positionné en nationaliste antirusse, aura pour conséquence un rapprochement entre l'Ukraine et la Russie », commente le Wall Street Journal.« Le premier tour n'a pas permis de trancher qui sera le président d'Ukraine. Une chose est sûre : les deux candidats sont très sceptiques quant à l'entrée de l'Ukraine dans l'Organisation du traité Atlantique Nord (OTAN), et tous deux militent pour de bonnes relations avec la Russie voisine. Moscou à gagné à Kiev », écrit le Spiegel allemand.

En Occident, on considère que Ianoukovitch, comme d'ailleurs Timochenko, sont pro-russes, contrairement au pouvoir précédent. Si l’on entend par là l’aspiration déclarée des deux candidats à améliorer le dialogue avec le Kremlin, c’est en effet une différence nette d’avec l’ancien président Iouchtchenko. En réalité, c’est sa rhétorique antirusse qui a empêché Iouchtchenko de récolter plus de 5% des voix. Avec aussi, bien sûr, les effets de la crise économique, qui a durement frappé le pays.

Même si le Kremlin se satisfait de l'échec de la réthorique antirusse, il ne se fait plus d’illusions sur son influence à Kiev. Même avec Ianoukovitch, l’Ukraine continuera son cheminement vers l’Union européenne (UE) et l’OTAN. Les pas les plus importants pour l’adhésion de l’Ukraine à l’UE ont été accomplis pendant que Ianoukovitch était premier ministre, d’abord sous Koutchma, puis sous Iouchtchenko. L’Alliance nord-atlantique a déjà pris les devants : dès le début de l’année 2010, l’Ukraine s’est vue proposer une participation à la Force de réaction de l’OTAN en 2015-2016, ce qui donnerait lieu à un réarmement éclair en quelques années (en 2008, l’Organisation avait refusé l’entrée de l’Ukraine en arguant d’un niveau insuffisant de préparation militaire). C’est une question épineuse, car le Kremlin redoute de voir les troupes de l’OTAN stationner aussi près de Moscou.

Kiev doit désormais avant tout régler les problèmes de développement et de survie économique. Compte tenu de la dépendance économique envers la Russie, beaucoup de compromis sont au programme. En premier lieu, il s’agit du sort de la flotte de la mer Noire. Conformément aux accords entre les deux États, les navires russes doivent quitter Sébastopol en 2017. La Russie va faire des propositions pour conserver sa base, et l’Ukraine aura à choisir entre deux options : marchander pour des conditions plus avantageuses ou exiger un départ définitif, ce qui ne va pas manquer d'enrager Moscou. Une majorité de Russes estime que la Crimée est un territoire russe improprement transféré sous l'autorité de la République Socialiste Soviétique d'Ukraine en 1954 par décision de Nikita Khrouchtchev. La question reste donc ouverte... et politiquement chargée.

Seconde question : le désir de Moscou que le russe acquière le statut de seconde langue officielle en Ukraine. La moitié de la population du pays ne parle pas le russe, considéré comme langue maternelle, ni dans les écoles ni dans les hôpitaux. La situation devient absurde quand à l’est du pays et en Crimée, les gens parlent russe dans la rue, mais sont obligés de regarder des films en ukrainien dans les cinémas. Pendant cinq ans, Ianoukovitch promettait de régler cette question. Mais, majoritaire à la Rada, son parti n’a pas levé le petit doigt. Timochenko est opposée à cette réforme, se positionnant avant tout comme une « politicienne ukrainienne nationale ».

Ensuite, Ianoukovitch devra régler la question de l’Union douanière, créée le 29 novembre 2009 par les présidents de Russie, de Biélorussie et du Kazakhstan. En vertu des documents signés, l’espace douanier unifié des trois pays commencera à fonctionner le 1er juillet 2010. La Russie souhaite que l’Ukraine rejoigne l’Union afin d’augmenter le volume des échanges entre les pays. Comme de nombreux produits russes et ukrainiens ne sont pas compétitifs sur le marché mondial, les voisins ont encore besoin l’un de l’autre en tant que partenaires de commerce extérieur (l’Ukraine a représenté 5,4% des importations russes en 2008, et la Russie 23,3% des ukrainiennes). Pour toute une série de marchandises, il existe une dépendance réciproque. Par exemple, les usines automobiles en Ukraine utilisent des engins et des mécanismes fournis par la Russie, alors qu’une grosse partie de leur production, en retour, est utilisée dans l’industrie pétrolière russe, l’exploitation forestière et la construction. En outre, Kiev mise beaucoup sur un projet commun avec la Russie: la fabrication de l’avion Antonov An-148, à laquelle participent 34 entreprises ukrainiennes. Du point de vue technique, l’avion régional de la nouvelle génération n’a rien à envier à ses analogues mondiaux, il en surpasse même certains en qualité et résistance. Le revenu global sur la construction de 80 avions déjà commandés s’élèvera à 590 millions d’euros. Annoncé l’an dernier pour le trajet Moscou-Saint-Pétersbourg, l’An-148 est le premier des six avions de ligne commandés par la compagnie aérienne Rossia. Il existe aussi un programme commun de mise en orbite de satellites, le « Sea Launch », sur la base des véhicules porte-satellites « Zénith-3 », « Cyclone » et « Dnipro », ainsi que la fabrication d’avions de transport An-225 Mriya et An-124 Ruslan. Enfin, au cœur des relations entre les deux États : le gaz. En janvier, l’Ukraine a payé une facture de 396 millions d’euros à la Russie, soit deux fois moins que ce qui était prévu dans le contrat. Gazprom n’a pas voulu aggraver la situation pendant les élections, mais l’attitude future du géant gazier russe dépend aussi de la manière dont vont se régler les questions qui « préoccupent » Moscou. Le Kremlin ne peut pas laisser à l’Ukraine le contrôle des gazoducs. Kiev est catalogué pour longtemps parmi les partenaires problématiques. Par conséquent, la stratégie russe continue de reposer sur un contournement de l’Ukraine. –

Alexandre Mitiaïev est un journaliste indépendant qui a longtemps collaboré avec le quotidien The New Times.

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