Un réformateur mouille sa chemise

« Nous sommes une nouvelle génération de politiciens.Notre temps est venu et rien ne nous arrêtera ».

« Nous sommes une nouvelle génération de politiciens.Notre temps est venu et rien ne nous arrêtera ».

De militant, Nikita Belykh s’est fait acteur de la démocratie en devenant gouverneur de Kirov. Il a dû relever le défi de travailler loin de Moscou, dans une région économiquement sinistrée, entouré de bureaucrates méfiants et sous l'autorité directe du Kremlin.

C’est la journée du nettoyage bénévole et collectif de la ville par les étudiants et le gouverneur de Kirov, Nikita Belykh, a mis les mains dans la poussière, comme tout le monde, rayonnant de bonne humeur. Les jeunes volontaires s’arrêtent de temps à autre pour observer cet homme étrange et énergique, l’antithèse de l’apparatchik de province. Avec sa casquette Yankee et son jean usé, on pourrait presque le prendre pour le cinéaste américain Michael Moore.

Belykh, 34 ans, est un étrange phénomène. Ce militant de la démocratie et ancien ennemi du pouvoir a eu maille à partir avec la police, avant d’être récupéré par l’« establishment ».

Quelques semaines à peine ont séparé sa dernière détention au poste de police (pour avoir dirigé des manifestations anti-Kremlin devant l’Hermitage à Saint-Pétersbourg)... et sa nomination surprise, en décembre 2008, par le président Medvedev, au poste de gouverneur de Kirov, un immense territoire à 800 km au nord-est de Moscou dont la ville du même nom est le chef-lieu.

L’ex-contestataire passé de l’autre côté de la barrière a un ambitieux programme de réforme : le développement, économique, social et démocratique d’une région déprimée. « Je ne vais pas ordonner les changements, comme l’attendent certains », avertit le gouverneur. « J’essaie de susciter des initiatives locales, aux gens de prendre le relais et d’agir indépendamment de moi ». Belykh ne semble pas perturbé par ce que certains ont appelé « un calice empoisonné » : les Kiroviens voient déjà des signes de progrès, et un gouvernement ouvert qui les change du clientélisme étatique.

La région de Kirov, 1,5 millions d’habitants, n’a ni gaz ni pétrole, des routes dans un état lamentable, un chômage chronique, et peu d’espoir pour la population en déclin. Les jeunes essaient de partir dès qu’ils sortent du lycée. L’an passé, 15 000 professionnels ont quitté Kirov à la recherche d’un meilleur emploi. Maria Gaïdar, 27 ans, ancienne activiste de l’opposition, a fait le chemin inverse en prenant un poste de responsable des dossiers sanitaires et sociaux dans l’administration de Belykh. Celui-ci a bien besoin de se constituer son équipe à lui. Mais par où commencer ?

« Ce que je peux faire, c’est réformer la société par le bas. Il est temps que les gens cessent d’attendre des instructions de l’État, et commencent au contraire à nous demander des comptes, nous les bureaucrates », dit Belykh. A peine avait-il pris ses fonctions qu'il renversait les pratiques ancestrales gangrenant Kirov et toutes les régions en Russie. Il autorise les manifestations urbaines de toutes sortes, interdites jusqu’alors.

Les populations locales choisissent leurs représentants dans les services publics. Les médias sont libres de critiquer le gouverneur, et Belykh a instauré des rencontres hebdomadaires avec divers groupes d’intérêt de Kirov, notamment des organisations non gouvernementales et des syndicats, afin de favoriser le libre échange d’idées. Du jamais vu en province.

Pour attirer les entreprises, il a poursuivi en justice les monopoles et promis aux investisseurs une zone débarrassée de la corruption. Pour établir un lien direct avec ses mandants, il a ajouté des milliers de noms à son réseau en ligne. Et il a ranimé une tradition soviétique « civique », selon laquelle les dirigeants locaux nettoient les rues avec les citoyens. De son activité politique passée il a gardé des relations dans tous les secteurs, y compris parmi les oligarques. Belykh les a tous invités à venir lui prêter main forte pour réformer sa région. « J’ai fait circuler le message que Kirov est une zone politique et économique exemplaire, ouverte et transparente : venez, investissez votre argent, payez vos impôts, et je vous rendrai personnellement compte de chaque clôture ou de chaque logement construit grâce à votre argent », dit-il.

Au printemps, Belykh avait invité le président Medvedev à visiter Kirov.

« Cela semblait peu probable que le président se déplace dans un endroit aussi inintéressant d’un point de vue stratégique », se souvient le gouverneur. Mais Medvedev est venu inspecter le travail de celui qu’il a investi à la tête d’une région faisant déjà figure de test de l’action présidentielle elle-même en faveur de la modernisation de la Russie. Le jour de sa visite, le président promit au gouverneur de l’aider à affronter les problèmes sociaux et économiques les plus complexes.

Tous les soirs, Belykh rentre dans une maison vide (sa femme et ses trois fils sont restés à Moscou) et écrit les nouvelles du jour sur son blog personnel (livejounal.com). Il anime aussi une émission hebdomadaire, « Le journal du gouverneur », sur Écho de Moscou, sorte de radio-réalité des réformes touchant le quotidien des Russes. Des changements positifs sont déjà visibles aujourd’hui, et Belykh jouit du soutien de certains magnats du pays.

Alexandre Lebedev, le milliardaire qui possède en partie Aeroflot, est venu à Kirov pour signer des contrats. Ami de longue date de Belykh, Lebedev, lui-même réformiste bon teint qui ne craint pas de tancer le Kremlin au besoin, va construire des immeubles de deux et trois étages. Le géant Gazprom, entreprise d’Etat, a de son côté accepté de faire venir le gaz naturel jusque dans les plus petits villages, au prix d’énormes financements difficiles à rentabiliser dans une campagne défavorisée. Au cours de l’année à venir, Gazprom prévoit d’investir 1 milliard d’euros dans les gazoducs régionaux et dans la construction d’une piscine (Kirov n’en a jamais eue). Des routes sont en construction entre les villes de la région, jusqu’à présent reliées par des pistes bonnes pour des tracteurs.

La plus grande fierté du gouverneur, c’est son programme original de transférer la collecte d’impôts aux collectivités locales. « Nous essayons de faire en sorte que les autorités soient contrôlées par les citoyens sur chaque kopek du contribuable qu’elles dépensent », dit Belykh. Des 360 districts de la région de Kirov, 90 ont voté en faveur de l’imposition locale. Destinée à donner plus d’indépendance aux autorités municipales, cette réforme doit aussi les inciter à soutenir le développement des petites et moyennes entreprises. Mais elle se heurte à la réticence de fonctionnaires habitués à répartir les budgets. « Malheureusement, la plupart d’entre eux se tournent encore les pouces en attendant mes instructions. Mais je ne suis pas Pierre le Grand qui forçait les boyards à raser leur barbe. Comme si depuis 300 ans la mentalité n’avait pas changé d'un poil », ironise Belykh. Il admet traverser des périodes de doute, se dit parfois que des méthodes dictatoriales seraient plus efficaces... « Mais en général je suis heureux. Nous sommes une nouvelle génération de politiciens. Notre temps est venu, rien ne nous arrêtera ».


Maria Gaïdar : « Je veux des résultats tangibles, 

ce qui contredit la logique du fonctionnaire »



Comment ont réagi vos camarades de l’opposition quand vous êtes passée au service de l’Etat ?

On m’a critiquée pour avoir eu des propos violents à l’égard de Nikita Belykh, et puis d'avoir rejoint son administration. Mais aujourd’hui, on m’envie, parce que j’ai vraiment la possibilité de travailler.

Mais vous devrez attendre avant de voir des résultats. Les fonctionnaires ne sont-ils pas justement ceux qui bloquent le développement du pays?

Si, bien sûr. À l’échelle fédérale, n’importe quelle initiative peut être bloquée. Mais ici, on à l’impression d’être proche des gens, de pouvoir les aider.

Et qu’en est-il de la méfiance des habitants locaux ? Après tout, vous êtes une Moscovite, une parachutée…

C’est ainsi que me perçoit l’élite locale. Mais ça n’a pas d’importance pour moi. Dans les villages, les gens sont très ouverts. Le courant passe immédiatement, ou pas du tout.

Ne vous faites-vous pas des illusions ? Ne craignez-vous pas un manque d’expérience ?

Je veux obtenir des résultats tangibles, ce qui est en contradiction avec la logique du fonctionnaire. Comment ai-je trouvé un directeur pour le département de santé ? Je n’ai pas cherché parmi mes camarades de classe. J’ai choisi quelqu’un du cru, qui ne m’était pas acquis. Et cette personne travaille très bien. Je n’ai pas besoin de gens qui me soient loyaux.

Kommersant, « Ogoniok »

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