Fachés avec les clichés qu'ils se plaisent à entretenir...

Dans l’histoire récente de la Russie il y eut une période pendant laquelle cette série d’associations d’idées a été revisitée, et les étrangers ont été surpris de découvrir qu’ils avaient appris trois autres mots russes un peu compliqués : Gorbatchev, glasnost et perestroïka. Mais rapidement, on revint à la vieille rengaine vodka-caviar, assaisonnée de quelques gangsters, oligarques et agents du KGB.
Évidemment, aujourd’hui, les Européens cultivés ne prétendent pas, à l’instar de leurs concitoyens il y a cent de cela, que des ours se baladent dans les rues de Moscou alors que les Russes commencent à boire de la vodka avec le lait de leur mère. Mais la Russie a engendré un nombre incroyable de mythes, plus que la plupart des pays. C’est l’opinion scientifique du professeur de l’Université de Moscou, Svetlana Ter-Minasova, qui s’est longuement penchée sur la question et y a consacré quelques ouvrages. Le salon du livre « Non/fiction » (littérature intellectuelle en tous genres) a organisé cette année une table ronde autour du thème « Mythes sur la Russie ». Le sujet s’est avéré être tellement provocateur, qu’au lieu des 40 minutes réglementaires, le débat dura deux heures et demi, et les participants s’arrachaient le micro.

On comprend aisément pourquoi. La plupart de Russes qui ont voyagé à l’étranger se sont heurtés à cet assortiment classique de stéréotypes négatifs. Et tous ont eu la même réaction : ils sont vexés, et en même temps déterminés à prouver que « les Russes ne sont pas comme ça ». Mais comment faire ? D’une part, il y a du vrai dans ce que les gens racontent, nous buvons beaucoup de vodka, et nous avons des gangsters et des oligarques. Mais d’autre part, tous les Russes ne boivent pas et ceux qui jettent de l’argent par les fenêtres des stations balnéaires de luxe sont un infime pourcentage de la population. Mais ce sont eux les plus visibles effectivement.

Prenons par exemple le mythe le plus tenace sur la Russie, pays d’alcooliques. Comme le demandait avec indignation un personnage dans un film russe célèbre : « Qui ne boit pas ? Nomme-le! ». De nombreux pays ont des problèmes liés à l’alcool. Les Pétersbourgeois pourront vous raconter des tas d’histoires sur les Finlandais bravaches qui prennent le train de Helsinki les jours fériés, dans le seul but de boire (la vodka est beaucoup moins chère en Russie qu’en Scandinavie). Dans les pubs anglais, le week-end, les gens ne font pas que se détendre après une dure semaine de travail. Les États-Unis ont eux aussi un problème de consommation d’alcool. Mais demandez à n’importe quel habitant de ces pays, qui boit le plus, et ils répondront, sans réfléchir : les Russes!

Il se peut aussi que nous propagions le mythe nous-mêmes. C’est ce qui a été suggéré à la table ronde. Ce n’est pas que les Russes boivent plus que les autres, c’est qu’ils sont plus angoissés par l’idée de boire et en souffrent davantage. Dès ses débuts, l’Église Orthodoxe Russe est partie en croisade contre l’ivrognerie, déclarée péché terrible. Les gens n’ont pas arrêté de boire pour autant (les voies de la vertu ne sont pas pour tout le monde), mais ils ont développé un sentiment tenace de culpabilité. Nous sommes plus aptes que les autres à nous accuser d’ivrognerie, pas tant pour les quantités ingurgitées, que pour le fait même de consommer de l’alcool.

Combattre des mythes c’est comme se battre contre des moulins à vent. Inutile. Mais, comme on dit, si on n’arrive pas à les vaincre, autant se ranger de leur coté. Peut-être devrions-nous commencer à inventer des mythes positifs sur nous-mêmes. Parfois, ça se fait tout seul. Une de mes amies travaillait comme guide pour touristes dans les années 1990. Ses premiers clients furent des Espagnols. Le premier soir, on leur organisa un diner de gala dans les plus pures traditions de la débordante hospitalité russe. Mon amie but et mangea avec tout le monde. Sur le chemin du retour, dans le car, elle était d’humeur si festive, qu’elle entonna avec émotion une chanson folklorique russe. S’ils étaient surpris, les Espagnols n’en montrèrent rien. Le lendemain, elle se sentait un brin gênée. Puis elle eut une idée brillante pour se tirer de cette délicate affaire. Elle raconta à ses touristes que chanter après diner était une vieille tradition russe. (Son histoire n’est pas totalement infondée, puisque les Russes aiment effectivement pousser la chansonnette. Pas tous les soirs, mais en certaines occasions). Mais pour sauver sa réputation, mon amie dût chanter tous les soirs aux Espagnols, qui finirent même par apprendre les paroles et chanter en chœur avec elle. Et si ça se trouve, ils chantent encore ces airs russes dans leurs plaines espagnoles.

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