Pas de fumée sans feu

Le Cheval boiteux, une discothèque de Perm (sixième ville du pays, aux pieds de l’Oural), s'enflamma le 4 décembre au soir, suite au lancement d’une fusée de feu d’artifice à l’intérieur de l’établissement. Les flammes se sont propagées très vite dans cet espace où aucune norme de sécurité n’était respectée, alors que toute la paperasse administrative de contrôle était en règle. Bilan : 146 morts. Décryptage.



A force de jouer avec le feu


Les arrestations ont suivi de près l’incendie. A commencer par le propriétaire de la discothèque, un monsieur Zak, l’un des plus gros entrepreneurs de la région. Le président Medvedev donna l’ordre de régler sévèrement leur compte aux coupables, alors que le chef du Ministère des situations d’urgence (MTchS) condamnait moralement les organisateurs du show pyrotechnique dans un espace clos, ces écervelés inconscients. Soit. L’absence de cerveau est un phénomène fréquent chez nous. Nous ne contredirons pas non plus le comité d’enquête qui a tout de suite proposé une autre version des causes de l’incendie : un court-circuit. Ils sont plus au fait que nous, comme on dit. En l’occurrence, l’étincelle électrique peut déplacer les accents quand il faudra répartir les responsabilités, tout en diluant le cercle des coupables.

Mais l’attention du public et des hautes instances gouvernementales ne doit pas se limiter à la punition des propriétaires ou des gérants négligents. La question « et pourquoi on ne met personne en prison ? » [Poutine, ndltr] doit également se poser à l’encontre des inévitables complices des ces « commerçants insouciants » (comme aiment les appeler les fonctionnaires « soucieux ») : les représentants du pouvoir. Ceux qui surveillent, autorisent, contrôlent, et qui se sont multipliés et engraissés à l’infini grâce à ces autorisations et ces contrôles, et qui ferment les yeux, à chaque fois, sur les infractions, à condition qu’on prenne le temps de les convaincre. Résultat, ils ne sont jamais vraiment à blâmer. C’est comme avec le même Khodarkovski : il est en prison pour fraude fiscale, mais ceux qui ont accepté pendant des années ses déclarations d’impôts sont hors d’affaire.

En ce qui concerne la sécurité incendie, il existe un mécanisme d’ « allègement » de la vie des entrepreneurs. Comme pour tout le reste d’ailleurs. Le but de ce mécanisme n’est pas d’assurer l’efficacité, la légalité et la sécurité dans les faits, mais de tout arranger sur le papier. Une entreprise, ou un particulier, peut obtenir auprès du même Ministère des situations d’urgence, et seulement là, une « licence incendie » pour tous les travaux et mesures de sécurité. Les tarifs pour l’obtention d’une telle licence, ou tout autre, auprès de n’importe quel organe d’État, à l’aide d’intermédiaires à la pâte graissée, sont disponibles sur Internet. Il existe un nombre toujours grandissant de petites structures spécialisées dans le domaine.

Certainement, une telle entreprise a également « certifié » Le Cheval boiteux. Et sur le papier, l’état de la sécurité incendie de la discothèque devait porter, au pire, la mention « satisfaisant », avec quelques remarques habituelles mais sans substance. Dans les faits, cependant, à en juger par les images filmées sur les lieux du drame, apparues rapidement sur la Toile, la discothèque ne disposait pas d’un système incendie automatisé, ou bien ce dernier n’a pas fonctionné, pas plus que l’alerte incendie, et il n’y avait aucun plan d’évacuation, alors que la sortie de secours était purement symbolique, et connue des seuls employés, et même parmi eux certain n’eurent pas le temps de s’échapper.

Et maintenant, les seuls inculpés seront, sans doute, les organisateurs de la soirée [6e anniversaire de l’établissement, ndltr] et les propriétaires des lieux, et on va se gaver de discours oisifs sur la nécessité d’interdire l’utilisation de la pyrotechnique partout dans le pays. En suivant cette logique, après l’incendie des dépôts militaires d’Oulianovsk [13 novembre, ndltr], il aurait fallu aussi interdire les munitions. Mieux, ne rien laisser d’inflammable et d’explosif entre les mains des Russes.

De manière générale, en fouillant plus attentivement les causes de telle ou telle tragédie retentissante, on tombe immanquablement sur un foutoir causé par la corruption précisément. Parce que le plus souvent, tel ou tel foutoir est immanquablement assorti d’un papier signé pour le pot-de-vin versé à un fonctionnaire précis, ou alors il y a immanquablement une passivité criminelle du fonctionnaire en question.

Mais si, dans chacun de ses cas il fallait répondre scrupuleusement et de manière cohérente à la question de Poutine « et pourquoi on ne met personne en prison ? », la réponse serait immanquablement cet autre aphorisme du même Poutine « Si nous mettons tout le monde en prison, qui va travailler ? »
Même là, il n’y a pas de sortie de secours.

Guéorgui Bovt, politilogue.

http://www.gazeta.ru/column/bovt/3295375.shtml





A chaud

Le Ministère des situations d’urgence a publié une liste noire des établissements à haut risque incendie, après le drame de Perm. Les contrôles ont pris un tour massif. 240 établissements présentant des infractions à la sécurité incendie figurent sur la liste, à Moscou, Tiumen, Ekaterinbourg , Iakoutsk, Vladivostok, etc. Tous ces lieux sont en attente d’une décision par tribunal quant à la « suspension de leur activité ».

Officiellement, les « préparatifs annuels aux fêtes de fin d’année » sont invoqués pour ce contrôle total des clubs et discothèques. Mais dans les faits, les contrôles n’ont commencé qu’après l’incendie au Cheval boiteux à Perm. D’abord, le maire de Moscou, Youri Loujkov, a interdit l’utilisation de toute pyrotechnique « dans les lieux publics, lieux de grande concentration, près des immeubles habités et des zones de circulation ». Ensuite, les clubs de la capitale ont été mis en examen. A l’heure actuelle, 425 établissements ont été contrôlés, dont huit ont été fermés. Parmi eux, les célèbres Up & Down, Martinique, « Primernoe Povedenie ».

La liste noire concerne 80 établissements moscovites, mais leur nombre peut augmenter, car les contrôles continuent jusqu’au 20 décembre. Beaucoup de boites célèbres sont sur la liste noire. La plupart des clubs cultes de Moscou sont situés dans d’anciens bâtiments, et aucun ne respecte, par la force des choses, les règles de sécurité. Le Ministère des situations d’urgence exige, par exemple, que les sorties de secours mesurent 2 mètres de largeur, mais ce n’est pas le cas dans les vieux immeubles, et il est impossible d’élargir les passages.

Ivan Bouranov, Oleg Kachine


http://www.kommersant.ru/doc.aspx?DocsID=1293503&NodesID=7



Editorial : les mesures anti-incendie

De la poêle en braise : la réaction du gouvernement à l’incendie de Perm peut suivre le même schéma que l’affaire Magnitski. L’inspecteur en chef de la sécurité incendie de la région de Perm, Valeriï Moukhoutdinov, accusé de négligence, apprendra son incarcération couché dans un lit d’hôpital. Pour la première séance au tribunal, il avait été amené du département de cardiologie. Ayant fait un malaise pendant le procès, il a été ramené en ambulance. « Les droits des participants au procès pénal ont été respectés intégralement », assure un communiqué du comité d’enquête du parquet.

Il n’est pas exclu que Moukhoutdinov soit coupable des actes dont on l’incrimine. Mais pourquoi mettre un accusé en mauvaise santé derrière les barreaux avant l’arrêt, en risquant d’en faire un second Magnitski ? On imagine difficilement qu’un homme ayant souffert d’un infarctus décide de fuir des médecins qualifiés et cherche à obtenir, depuis l’hôpital, de la part des témoins et des victimes, des déclarations en sa faveur. Et si les enquêteurs craignent à ce point pour les déclarations, ils n’ont qu’à faire garder l’accusé et minimiser son contact avec l’extérieur.

Le directeur du service fédéral de l’exécution des peines, Alexandre Reimer, a déclaré à l’antenne de l’Écho de Moscou que sur les 135 200 individus enfermés dans les cellules de détention provisoire cette année, 22 500 l’étaient inutilement. Ils avaient écopé d’une sentence conditionnelle ou minimale, et ont été libérés dès la fin du procès. Dans 386 cas, en 2009, l’incarcération préalable est devenue définitive : les prévenus sont morts en détention provisoire. En comparaison, pour la même période, l’armée russe millionnaire n’a perdu que 297 hommes.

La campagne de lutte pour la sécurité incendie déployée après la tragédie de Perm va se solder par l’arrestation et l’incarcération de quelques aiguilleurs et par la fermeture temporaire de quelques boites de nuit. La campagne de lutte pour l’humanisation des lieux de détention va mener à une série de limogeages exemplaires et la mise en ordre exemplaire dans quelques prisons exemplaires. Mais ces campagnes ne changeront pas le système qui permet de retenir pendant des mois, avant le procès, un accusé de crime non violent derrière les barreaux ou de simuler des contrôle de sécurité dans les restaurants.

Un coupable de l’une des tragédies du système (l’incendie) peut lui même souffrir dans l’autre (mourir en prison). Et inversement. Ce serait une simple coïncidence.


http://www.vedomosti.ru/newspaper/article/2009/12/14/221324

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