Déjà indigène au bout de 10 jours

Un ami londonien m'amène à la gare pour le dernier train Paris-Londres.

- Dis, c'est quoi ton histoire avec Paris?

- C'est-à-dire?

- Qu'est ce qu'il y a là-bas pour que tu aies si hâte d'y retourner? Tu pourrais rester encore deux jours de plus. T'as une nouvelle histoire d'amour, ou quoi?

Cґest ça. Une histoire dґamour. Ressemblant presque à un mariage. Mon histoire avec Paris a commencé il y a près de dix ans. De nombreux compatriotes ne comprennent pas ma fidélité.

Londres, c'est mieux que Paris, disent les Russes. Et je sais même pourquoi. Il y a trois raisons à cela: la langue, que mes compatriotes connaissent plus souvent que le français. Le système fiscal britannique, qui (au moins jusqu'à récemment) leur convenait mieux que le système français. Et le fait que l'Angleterre soit devenue un refuge, au sens littéral du terme. Londres aurait été plus logique pour moi car je parle anglais depuis l'enfance. Mais c'est Paris qui est arrivée, et j'ai cessé de m'en étonner le dixième jour de ma vie dans cette ville. Premièrement, ce jour-là, des Français pure souche m'ont demandé en français authentique où se trouvait le musée Picasso. Et ce même jour, le patron du café en face de chez moi, en levant la tête vers mes fenêtres, m'a dit, en passant: « Tu devrais t'occuper de tes géraniums, ils font peine à voir ». Bizarrement, il m'a soudain reclassée de la catégorie « étranger » à la catégorie « indigène ».

Parfois je me surprends à réagir aux évènements en France en tant que citoyenne, et non en journaliste étrangère censée évaluer l'actualité avec un regard impartial d'observateur.

Par exemple, en apprenant la vague inhabituelle de suicides à France Telecom, j'ai failli commencer mon papier ainsi: « France Telecom peut pousser n'importe qui au suicide, y compris ses clients!« Tant il est vrai que quelque chose n'y tourne pas rond. Depuis quatre mois, mon téléphone ne marche plus, bien que je paie toujours mes factures. On me répond que la raison en est inconnue, et que personne ne peut se déplacer pour régler le problème.

- Tu pourrais te fixer une fois pour toutes: tu vis en France ou tu y travailles? interroge une amie moscovite quand je lui raconte tout cela. Elle pense que si je prends conscience du caractère temporaire de mon séjour dans un autre pays, ma vie sera plus simple. Mais là est toute l'ironie du sort d'un correspondant étranger. Tu partages le destin du pays dans lequel tu travailles. Ton cœur saigne quand des évènements tragiques s'y produisent. Tu as ton favori dans la course présidentielle mais tu dois le cacher à des lecteurs qui exigent l'impartialité. Tu as ton propre avis sur l'affaire Jean Sarkozy. Mais ta mission est de raconter ce qu'en pensent les Français.

Tu peux te dire: je suis un hôte dans le pays dans lequel je vis, mais si tel est ton sentiment après y avoir vécu dix ans, c'est que tu n'as absolument rien cherché à comprendre au pays, ni à toi-même. Et ce n'est qu'exceptionnellement, ayant enfreint le code de circulation routière, que tu joues à l'étrangère. Les policiers français réagissent avec indulgence, et me laissent repartir avec un seul avertissement. Pour ma propre sécurité!

Natalia Gevorkian est correspondante a Paris du journal Kommersant

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