La ménagerie des singes de Soukhoum

Crédit photo : ITAR-TASS

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C'est dans ce centre de recherche sur les primates que les vaccins contre la fièvre jaune et d'autres maladies mortelles ont été mis au point. Les premières guenons cosmonautes de l'époque soviétique y ont été élevées. Les chercheurs se sont également attelés à trouver le secret de l'éternelle jeunesse et à vérifier la théorie darwiniste en croisant des singes à des êtres humains. Après la chute de l'URSS puis le conflit entre la Géorgie et l'Abkhazie, la ménagerie des singes, célèbre dans le monde entier, était à l'agonie. Elle semble désormais revenir à la vie.

L'élevage se trouve sur les hauteurs de la montagne Trapetsia, non loin du centre de Soukoum, capitale de l'Abkhazie. Le vaste territoire abrite des cages où sont enfermés les animaux. Laissé à l'abandon pendant les vingt années d'après guerres, il s'est petit à petit transformé en une sorte de forêt tropicale.

Certains bâtiments présentent des fenêtres cassées. Les traces de balles sont encore visibles sur les murs.

À l'entrée, la statue d'un babouin accueille les visiteurs. La ménagerie des singes est une véritable curiosité qui attire beaucoup de touristes pendant l'été. Le reste du temps, c'est un centre recherche scientifique.

Cet établissement a toujours été tenu secret. Après la pérestroïka, des publications hasardeuses ont commencé à infiltrer la presse. Il y était question de croisement entre l'homme et le singe, d'hormones de primates censées augmenter la force des travailleurs du Comité Central du parti communiste.

Des soldats empruntant d’apparence humaine mais présentant une force colossale auraient été créés. Imagination et vérité s’entremêlaient.

Des préparations visant à défendre l'organisme face aux radiations étaient testées au sein de l'élevage. Des vaccins contre la poliomyélite, la fièvre jaune, le typhus et la variole étaient également à l'essai.

Le professeur Zinaïde Chevtsova travaille au sein de la ménagerie depuis cinquante ans : « À la fin des années 1950, il y avait une station d'études biologique où l'on se livrait à la médecine expérimentale, en lien avec l'institut maritime pan-soviétique. En 1961, un institut de recherche scientifique indépendant fut créé. Les chercheurs se consacraient à la pathologie et la thérapie expérimentale. Des jeunes cadres furent recrutés. J'en faisais partie ».

« J'étais en chargé de créer un laboratoire dédié à la virologie. Je m'employais à découvrir de nouveaux virus, se souvient Zinaïde. J'ai étudié la fièvre hémorragique, les causes engendrant la formation du cancer. J'ai créé un modèle du virus de l'hépatite A et inventé un vaccin contre la maladie de Botkine. Maintenant nous nous consacrons à la coqueluche, nous l'avons modélisée chez les primates. J'enseigne également aux étudiants. J'ai fait mes études du temps de Staline. A l'époque, tout le monde s'échinait à l'étude, maintenant, ils sont paresseux... Par ici, les cancres! »

Deux étudiantes entrent dans le bureau et s'approchent du professeur, leurs cahiers serrés contre leur poitrine. Voilà la nouvelle génération de spécialistes. Ces dernières années, les jeunes n'aspiraient pas à travailler au laboratoire.

Le salaire mensuel d'un laborantin est de 100 dollars. Il est possible de gagner bien plus en travaillant sur le marché! Malgré tout, l'intérêt pour la science se rétablit petit à petit.

À l'époque soviétique, travailler pour l'institut était très prestigieux. C'est ici que furent préparés les premiers primates cosmonautes. Six d'entre eux sont revenus vivants et en bonne santé de leur voyage dans l'espace.

Dans les années 1970, une expérience curieuse a été mise en place. 70 babouins ont été remis en liberté dans la région du barrage d'Inguri afin de voir s'ils étaient capables de survivre dans les latitudes nord. Les singes se sont adaptés au doux climat de la mer noire (ils étaient nourris).

Avant la chute de l'URSS, il y avait déjà 600 babouins sauvages. Mais la guerre a commencé, la ménagerie en a pâti, il n'y avait pas assez de nourriture. Il n'était plus possible de nourrir les singes sauvages.

Actuellement, un peu moins de 500 singes sont élevés dans le centre qui reprend ses activités scientifiques. Des laboratoires pharmaceutiques russes se rendent à Soukoum pour que de nouveaux médicaments et vaccins soient étudiés. De plus, les touristes aident les singes en achetant des billets et en nourrissant les primates de mandarines vendues à l'entrée.

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La ménagerie a établi des partenariats. C'est notamment le cas avec la ménagerie d'Adler où les archives et une partie des singes ont été transférés avant la guerre. Le parc zoologique privé de Garga emploie un photographe qui prend les touristes en photo sur la plage en compagnie des singes, ce qui engendre des revenus importants.

Seuls les petits spécimens peuvent être utilisés à des fins commerciales. Les grands primates sont trop agressifs et dangereux.

La ménagerie confie parfois un petit à ses partenaires, essentiellement lorsque la mère ne veut pas ou ne peut pas le nourrir. Il faut alors utiliser un biberon jusqu'à ce qu'il soit grand.

Tante Tania travaille dans l'élevage et élève un bébé babouin. Elle ne touche pas de prime et n'a pas de congés. Une autorisation spéciale doit être obtenue vu que le petit doit être nourri toutes les deux heures. Impossible de compter sur une bonne nuit de sommeil !

Chaque matin, tante Tania prépare le repas des primates: 310 kilos de légumes et de fruits (pommes de terre, carottes, oranges, pommes, bananes), 175 miches de pain, 460 œufs. Il faut ajouter à cela quelques boîtes de nourriture, une gigantesque casserole d'orge perlé agrémentée de beurre, lait, sucre et sel.

Esma Symsym, zootechnicienne, fixe la ration alimentaire. Elle a étudié à l'institut d'ingénierie zoologique de Moscou et s'est spécialisée dans l'élevage des chevaux. Au final, elle se consacre aux singes.

Depuis toute petite, Esma aime les animaux. Elle a recueilli chez elle une douzaine de chats et chiens perdus. Ces derniers sont tout aussi nombreux à roder près de la cuisine de l'institut de recherche, cherchant à se mettre quelque chose sous la dent.

« La situation était difficile dans les premières années d’après guerre, explique Esma.

« Il n'y avait pas assez de nourriture. Maintenant, les choses se sont arrangées. Cependant, les cages sont vieilles et trop petites. Il n'est pas toujours possible de séparer les singes afin qu'ils ne se battent pas. Parfois il faut même emporter un petit chez soi, afin que la mère ne tue pas d'un coup de dents. Il faut constamment surveiller les adultes qui veulent parfois se mordre ».

Les singes vivent entre eux selon leurs propres règles. Les meneurs prennent la nourriture des autres mâles, les femelles griffent leurs concurrentes et mènent des intrigues. Les petits se plaignent de leurs parents, sautent dans les flaques et volent les lunettes des visiteurs qui s'approchent dangereusement des cages.

Plus aucun primate n'est envoyé dans l'espace. Les espoirs de croisement avec les êtres humains se sont évaporés et font désormais partie de l'histoire. Désormais, seules les expériences médicales et les mandarines sont encore d'actualité. Parfois, des journalistes curieux imaginent un récit à suspense sur les hommes-singes de l'époque communiste.

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