Dans les pas d’un homme véritable

Le Français Angel Casajus a dédié la première partie de sa vie au pilotage ; la seconde à la fabrication de cheminées.

Le Français Angel Casajus a dédié la première partie de sa vie au pilotage ; la seconde à la fabrication de cheminées.

Kommersant
Les vrais héros continuent à vivre et à conquérir les cœurs, et leur gloire dépasse les frontières. Le magazine russe Ogoniok raconte comment le légendaire Alexeï Maressiev a changé la vie de son admirateur français

Légende de la Seconde Guerre mondiale, le pilote Alexeï Maressiev aurait eu 100 ans cette année. Un homme véritable, le livre dans lequel Boris Polevoï raconte son exploit, en a 70. La veille de ce double anniversaire, Ogoniok a rencontré un homme d’affaires français qui, durant sa vie, a suivi le héros soviétique.

L’histoire d’une idole

À l’époque soviétique, le pays tout entier connaissait Alexeï Maressiev, idole de la génération d’après-guerre. Les Soviétiques apprirent d’abord l’exploit du pilote dans un livre – Un homme véritable de Boris Polevoï – décrivant comment l’aviateur de 27 ans fut contraint de poser son chasseur dans une forêt près du front et de lutter seul pour sa vie pendant 19 jours… Le pilote, amputé des deux jambes, arracha la permission de rester dans les rangs, et même de partir au combat. Quatre-vingt six vols de combat et onze avions ennemis descendus – tel est le tableau de chasse du Héros de l’Union soviétique Alexeï Maressiev.

Un homme véritable de Boris Polevoï fut publié en 1946. L’écrivain avait rencontré le pilote au front, où il travaillait comme correspondant de la Pravda : il raconta son histoire en changeant le nom pour Meressiev. La nouvelle fut rééditée plus de 80 fois, chaque écolier soviétique la connaissait. En 1948, elle fut adaptée au cinéma. La même année, Serge Prokofiev composa son opéra Histoire d’un homme véritable (il fut cependant décrié en avant-première, et sa première présentation n’eut lieu qu’en 1960 au théâtre Bolchoï).

Loin de l’enthousiasmer, cette soudaine célébrité décontenançait Maressiev. Son fils Victor racontait récemment aux journalistes : « Mon père n’aimait pas l’attention qu’il suscitait suite à la sortie du livre et du film. Il disait : +Il y a des tas de gens comme moi qui n’ont pas eu leur Polevoï+ ».

Rencontre avec la légende

« J’ai appris l’histoire de Maressiev quand j’avais 8 ans » , raconte Angel Casajus, 72 ans.

Au début des années 1950, la famille d’Angel vivait dans le village de Marseillan, dans le Sud de la France. Ses parents, des Espagnolsn avaient fui leur pays après la guerre civile. Son père dirigeait la cellule locale du parti communiste français.

« Plusieurs fois par ans, on projetait des films soviétiques dans notre village, – se souvient M. Casajus. Certes, c’était des films de propagande, mais tout le monde aimait les regarder. La salle de cinéma locale était toujours pleine. Un jour, je suis allé, avec mes parents, voir un film qui s’appelait Un homme véritable. Il était projeté en russe avec des sous-titres français. Avant la projection, on nous a expliqué que le personnage principal avait un prototype et on nous a rapidement raconté son histoire. Les premières images sont restées à jamais gravées dans ma mémoire : l’avion touché tombe, le pilote tente de survivre dans la forêt, rampe sur la neige… Puis, à l’hôpital, après l’amputation, le protagoniste essaie de se lever de son lit et fait ses premiers pas avec des prothèses. Quand nous sommes sortis du cinéma, j’ai dit à ma mère : +C’est décidé, je serai pilote ! +. Jusqu’alors, je rêvais de devenir mécanicien de locomotive ».

Alexeï Maressiev. Crédit : TassAlexeï Maressiev. Crédit : Tass

Ce rêve hanta Angel Casajus. À 14 ans, il intégra un lycée public à Toulouse. À 19 ans, il obtint son diplôme de pilote professionnel. Puis, il servit trois ans dans l’armée de l’air française. De retour dans la vie civile, il pilota, pendant 10 ans, un Fokker-27 pour les vols postaux d’Air France et des avions de ligne Fokker-28 et Boeing-727. A 43 ans, il décida de changer d’emploi et rejoignit une entreprise qui fabriquait des cheminées. Au début des années 1990, Angel Casajus se rendit pour la première fois en Russie, en voyage d’affaires.

« Mon partenaire russe devait venir me chercher à l’aéroport de Cheremetievo, raconte Angel Casajus. Pendant le vol, je n’ai cessé de me dire qu’il fallait que je lui parle de ce film soviétique. Depuis mon enfance, les scènes du film tournaient dans mes rêves. Je voulais absolument le revoir pour revivre ce que j’avais ressenti dans ce cinéma de province quand j’étais enfant ».

Deux pilotes

Pourtant, le film n’était pas si simple à trouver – seule une bande en mauvais état était conservée dans les archives, et ce n’est que pour le voyage suivant d’Angel Casajus à Moscou, qui coïncidait d’ailleurs avec le Noël catholique, qu’on parvint à le copier sur cassette vidéo.

« Je suis arrivé en décembre. J’ai retrouvé Moscou sous la neige, se souvient le Français. On m’a remis une boite joliment décorée. Je l’ouvre et je vois… Un homme véritable ! Les cassettes étaient dans des pochettes originales : un collage de photos de Maressiev en uniforme de pilote, de l’acteur qui le joue dans le film et de moi-même. Quelle surprise ! Quand j’ai su ce qu’il avait fallu pour obtenir le film, j’ai été ému ».

Angel Casajus. Crédit : Kommersant Angel Casajus. Crédit : Kommersant

Mais la plus grande surprise était encore à venir : en 1998, les amis de M. Casajus apprirent qu’Alexeï Maressiev était encore en vie et parvinrent à organiser une rencontre avec son idole. Il se rappelle : on l’amena au Comité russe des vétérans de la guerre et on l’accompagna jusqu’à la porte pour lui annoncer qu’il allait rencontrer Maressiev.

« La porte s’ouvre et je vois un homme de deux mètres, se rappelle M. Casajus. J’ai eu cette impression sous le coup de l’émotion. J’ai senti l’odeur de médicaments. Comme je l’ai appris plus tard, Maresseiv était venu me rencontrer à sa sortie de l’hôpital. Mais ma principale impression, c’était d’avoir vu Dieu, qui était venu pour moi. Nous avons longtemps parlé. Nous avons bu un verre de cognac. Nous nous sommes embrassés ».

Angel Casajus raconta son histoire à Maressiev : le film qu’il avait vu dans son enfance, qui l’avait poussé à devenir pilote. Maressiev, quant à lui, parla de la sienne : quand il était jeune, il remplissait un tonneau d’eau avec son seau pour arroser les plantes quand, soudain, il entendit du bruit au-dessus de sa tête – c’était un avion. Il était si fasciné qu’en regardant l’avion, il tomba sur le dos et resta couché dans l’eau pensant : « Si je pouvais piloter cet engin ! ».

« La rencontre avec Maressiev est le jour le plus mémorable de ma vie ! Ca doit être étonnant d’entendre cela venant d’un Français. Et pourtant c’est vrai, raconte Angel Casajus. Je sais que l’histoire de Maressiev a poussé des tas de gens à faire un pas important dans la vie. Je suis l’un d’entre eux ».

En 2001, le théâtre de l’Armée rouge préparait une soirée de gala pour les 85 ans d'Alexeï Maressiev. Il est né le 20 mai, mais la fête était prévue pour le 18. Ce jour-là, une heure avant la célébration, M. Maressiev est décédé des suites d'une crise cardiaque. On annonça son décès sur scène.n

Texte en version intégrale publié par le journal Ogoniok

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