Les cinq raisons pour lesquelles Evtouchenko méritait le Nobel

Evgueni Evtouchenko lors d'une soirée.

Evgueni Evtouchenko lors d'une soirée.

Yury Pilipenko/Global Look Press
Ce mardi, le poète Evgueni Evtouchenko, décédé le 1er avril, sera conduit à sa dernière demeure au cimetière de Peredelkino à 25km de Moscou. Pour lui rendre hommage, RBTH revient sur les raisons pour lesquelles cet homme de lettres, nominé pour le prix Nobel en 1963 méritait que cette prestigieuse récompense lui soit décernée.

Ces dernières années, Evgueni Evtouchenko évitait de donner une réponse directe à la question visant à savoir quel poète russe méritait un prix Nobel. Visiblement, la réponse lui semblait évidente. Voici les raisons d’une telle certitude.

1. Evtouchenko est un des rares poètes de toute littérature dont les vers se sont intégrés dans la langue vivante, en devenant des proverbes. « En Russie, un poète est plus qu’un poète » ; « Les Russes veulent-ils la guerre ? » ; « Babi Yar n’a pas de monument ». Les locuteurs de la langue russe prononcent ces phrases sans savoir d'où elles viennent, alors qu’elles ont un auteur bien défini : Evgueni Evtouchenko.

2. Cependant, Evtouchenko est bien connu hors des frontières de la Russie, ce qui est également peu fréquent parmi les représentants de la grande langue russe (de par le nombre de locuteurs dont c'est la langue maternelle) mais peu exportée. À partir des années soixante, Evtouchenko a beaucoup voyagé à travers le monde, se produisant dans d’immenses salles (où l’a découvert Pasolini, qui, ébloui par la façon dont ce Sibérien aux yeux bleus subjuguait son auditoire, lui proposa à la sortie le rôle du Christ dans son « Evangile selon Mathieu »). À partir de 1991, il vécut la majeure partie de l'année universitaire, de septembre à mai, à l’université de Tulsa aux États-Unis, pour des raisons personnelles et professionnelles. Cela a également contribué à sa notoriété dans les milieux artistiques et académiques, dont émanent les « requêtes » pour le prix Nobel.

Evgeny Evtouchenko. Crédit : Pavel Smertin/TASSEvgeny Evtouchenko. Crédit : Pavel Smertin/TASS

3. Sans compter la jalousie, inévitable dans le milieu artistique, même les moins sensibles à la poésie et au personnage d’Evtouchenko reconnaissaient : oui, il était véritablement passionné de poésie russe, connaissait par cœur un nombre impressionnant de vers (pas seulement de ses proches, mais aussi de personnes qui lui étaient personnellement et artistiquement éloignées) et il a consacré sa vie sans relâche à la diffuser, et à la promouvoir. Il suffit d’évoquer la monumentale anthologie rassemblée par Evtouchenko « Les strophes du siècle » (1995), dans laquelle les vers de nombreux émigrés interdits et donc oubliés en URSS avaient été pour la première fois réhabilitées. Il y a très peu de temps, Evtouchenko avait achevé un travail encore plus monumental, un recueil en cinq tomes « Dix siècles de poésie russe » (2013).

4. Le prix Nobel de littérature n'est pas attribué pour une œuvre concrète (bien que ce soit parfois évident, comme pour Pasternak et le Docteur Jivago), mais pour « un ensemble de mérites et de réalisations ». Les mérites d'Evtouchenko sont incontestables : il a réuni les amateurs de poésie dans des stades bien avant Bob Dylan, prouvant que la composition, et surtout la perception des vers n’était pas réservée aux universitaires hautement diplômés et aux petits cafés artistiques, mais était aussi accessible aux masses, dont justement les représentants des couches les plus éduquées se distinguaient.

5. Ainsi, Evtouchenko n'est pas un auteur isolé, ni une variable fortuite, mais le représentant d’une orientation littéraire vaste et féconde tout comme le fut Akhmatova (« siècle d’argent ») ou Naipaul (« littérature postcoloniale »). Le prix Nobel d’Evtouchenko, ce serait le prix Nobel de tous les Soviétiques des années soixante : Voznessenski, Rojdestvenski, Akhmadoulina ; tout comme le prix d’Akhmatova serait celui de Tsvetaïeva, Mandelstam, Goumilev … En 2010, lorsque Evtouchenko demeura le dernier représentant marquant de sa génération de poètes, c’est devenu une évidence. Mais le comité du prix Nobel en a toujours estimé autrement. Et c’est désormais définitif.

Mikhail Vizel est rédacteur en chef du portail « God Literatury ».

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